Le Japon, après la destruction de la deuxième guerre mondiale, a pu se relever, puiser dans ses acquis historiques, reconstituer sa machine bureaucratique et administrative, se reconstruire et devenir la deuxième puissance économique mondiale en l’espace de trente ans. Partant de plus loin, la Corée du Sud et Taiwan ont réussi à se moderniser et à sortir du tiers monde, en se modélant sur le Japon. Toutefois, ce processus a impliqué la compression de la société civile dans un système de parti unique au Japon et l’écrasement des sociétés civiles par des régimes autoritaires dans les deux autres pays.
L’« Etat développeur » asiatique
Bruce Cumings - un des meilleurs spécialistes critiques américains de l’Asie et grand historien de la Corée – a qualifié ces régimes asiatiques déviants au niveau économique et politique d’“Etats bureaucratiques autoritaires développeurs” (Bureaucratic Authoritarian Industrialization Regimes, BAIR) [1], caractérisés par quatre facteurs.
- Premièrement, un Etat bureaucratique fortement centralisé, issu du mélange entre deux cultures d’Etat : les structures de gouvernement traditionnelles de l’ancien régime asiatique, de type chinois (l’Etat confucéen avec son corps de fonctionnaires méritocratique) et le modèle weberien moderne, allemand ou français, d’Etat bureaucratique rationnel (plus adapté à l’industrialisation et aux formes modernes d’intervention économique).
- Deuxièmement, une politique d’éducation sécondaire des masses déstinée à créer une force de travail rationnellement disciplinée et productive (the industrial subject) et un accès restraint à l’éducation supérieure, à l’éducation univérsitaire, qui reste élitiste pour eviter la contestation.
- Troisièmement, un système de gestion et de surveillance policière des masses, allant du maillage serré et repressif de la Corée du Sud et de Taiwan (avant les démocratisations respectives de 1987 et 1988) jusqu’au système politique japonais actuel, plus libéral, dans le but d’empêcher le développement d’une véritable société civile.
- Quatrièmement, une politique économique de “guidage administratif” et une politique commerciale néomercantiliste de développement, favorisant les exportations.
Dans cette perspective, l’Etat développeur asiatique d’Asie du Nord-Est, qui poursuit des stratégies inspirées directement ou indirectement des théories protectionnistes formulées par Henry Carey aux Etats-Unis et par Friederich List en Allemagne, peut être comparé à l’Etat bismarckien allemand de la fin du XIXe siècle, un pays qui s’est industrialisé tardivement mais rapidament. Cependant, la différence entre les deux tiendrait du fait que, contrairement à l’Etat allemand unifié de la fin du XIXe siècle, les Etats bureaucratiques autoritaires développeurs asiatiques ont été longtemps et restent en partie encore aujourd’hui semi-souverains, encastrés dans le système de gouvernance - impérial ou hégémonique selon les diverses interprétations - américain.
Le concept d’”Etat développeur” a été inventé pour la première fois par Chalmers Johnson (1982) [2]. La notion d’Etat développeur a été formulée pour désigner ce qui semblait à l’époque un objet non identifié des sciences sociales : un Etat, en termes idéal-typiques, qui obtiendrait des résultats économiques spectaculaires sans être ni un Etat libéral classique de type britannique, flottant au dessus des marchés, ni un Etat planificateur “irrationnel” de type soviétique, engendrant souvent la distorsion des facteurs de production, une industrialisation lourde, un faible développement de l’industrie intermédiaire, le non développement d’une société de consommation, etc. Bref, cet objet non identifié des sciences sociales est qualifié d’Etat capitaliste développeur planificateur rationnel, jouant le rôle non pas simplement de stimulant, mais aussi de coordinateur central (par le haut) du processus de développement et rattrapage économique accéléré.
Chalmers Johnson publie son livre en 1982, au moment où le Japon était déjà devenu la deuxième puissance industrielle du monde. Presque deux décennies plus tard, en 1999, Johnson essaye d’identifier les facteurs qui ont permis aux Etats autoritaires d’Asie de lancer le processus de développement malgré l’absence de démocratie interne – alors que les sciences économiques américaines de l’époque établissaient une correlation systématique entre libéralisme économique (développement) et libéralisme politique (pluralisme) : à son avis, la notion clé est celle de “mobilisation”, c’est-à-dire que c’est la capacité de l’Etat de mobiliser par le haut les élites et les masses populaires autour de ses objectifs qui explique la réussite du développement forcé asiatique. Et les objectifs de l’Etat développeur asiatique portaient essentiellement sur la résolution de crises permanentes, des situations d’urgence, de guerre, ou de sous-développement (par exemple la nécessité du Japon de choisir entre capitulation coloniale et développement à la fin du XIXe siècle, ou bien la nécessité du Japon de préparer la guerre en 1935-1944). De ce point de vue, la résolution de crise n’implique pas seulement l’ouverture d’espaces économiques, mais aussi l’ouverture d’espaces d’autonomie politique.
L’« Etat développeur » du Japon
Ainsi, en 1868 la restauration Meiji – point de départ de l’Etat développeur japonais – a représenté la réaction du Japon à l’expansionnisme occidental et sa volonté d’échapper au colonialisme : le Japon voyait la Chine en train d’être dépecée et soumise par les deux guerres de l’opium (en 1839-1842 et en 1856-1858 respectivement) et les traités inégaux imposés par les Occidentaux (ouverture forcée et coércitive des ports chinois) ; le Japon lui-même avait subi une grande humiliation en 1853, lorsque les Etats-Unis l’avait obligé de s’ouvrir au commerce américain, et puis européen, par la signature des traités inégaux. Dans ce contexte, la modernisation – seule alternative à la dérive et à l’exploitation coloniale - devient un impératif pour le Japon. La restauration Meiji parvient à liquider le féodalisme et à créer un Etat central fort, un Etat de type prussien et bismarckien : en s’inspirant des modèles protectionnistes d’industrialisation tardive et rapide de l’Allemagne et des Etats-Unis (et non pas du modèle britannique de libre échange), le Japon a opté pour une politique d’industrialisation dirigiste dans laquelle l’Etat jouait le rôle de maître des horloges, concentrant le capital et le redistribuant aux industries naissantes, protégées par des politiques commerciales néomercantilistes. Le consentement populaire a été assuré par une réforme agraire égalitariste et une politique d’éducation des masses.
La politique d’industrialisation dirigiste du Japon a engendré des resultas spéctaculaires. En 1905, pendant la guerre Russo-japonaise, le flotte japonaise emporte une victoire militaire décisive contre la Russie, lors de la bataille de Tsushima, qui donne au Japon une main libre en Corée. Le Japon se projète sur la scène internationale : il avait déjà colonisé Taiwan en 1895 et il parvient à coloniser la Corée en 1910. La question posée par l’expansionnisme japonais est de savoir ce qu’il porte avec lui : la modernisation ou le sous-développement ?
- Du point de vue de Taiwan, la domination japonaise a certes mené à la subordination, mais elle a aussi apporté la modernisation industrielle. Les Japonais ont transformé l’économie de Taiwan – pays agraire et décentralisé avant 1895 – en créant des réseaux de transport et des débouchés portuaires pour les matières premières et les produits agricoles destinés au marché japonais. Or, il ne s’agissait pas du schéma d’exploitation colonial classique, puisque le résultat en fut le maillage et l’intégration du territorie, plutôt que sa fragmentation, et une prospérité grandissante de l’île – une période de progrès matériel significatif.
- Du point de vue de la Corée, par contre, la domination japonaise a déformé et contrarié la trajectoire nationale du pays, qui était en voie de modernisation autonome au milieu du XIXe siècle. Étant donné la brutalité et la violence de la colonisation en Corée, la conduite inhumaine du Japon pendant la deuxième guerre mondiale, et les tentatives japonaises d’éradication de la culture coréenne, la question reste bien évidemment très sensible et controversée.
Cependant, certains historiens américains de gauche – Bruce Cumings et Chalmers Johnson parmi d’autres – tendent à réinterpréter la colonisation japonaise de la Corée, en soulignant qu’en dépit de sa brutalité elle a eu des impacts infrastructurels et industriels importants pour la naissance de l’Etat développeur coréen d’après 1950. Par exemple, lors de la préparation de la guerre le Japon a transformé la Corée du Sud en centre de production régionale pour l’armée japonaise : entre 1932 et 1943, le nombre de Coréens employés dans l’industrie a presque triplé, passant de 384.951 personnes à 1,3 millions de personnes ; l’industrie lourde comptait pour 28% de la production industrielle totale en 1936 et pour 50% en 1943. Dans cette perspective, la révolution industrielle coréenne a véritablement commencé dans les quinze dernières années de la domination japonaise.
Ainsi, Atul Kohli (1994) [3], de l’Université de Princeton, écrit :
“Colonisateurs tardifs, les japonais ont impitoyablement utilisé le pouvoir de l’Etat pour ouvrir et transformer la Corée en un temps relativement bref. L’impact colonial était plus intense, plus brutal et plus architectonique (que les autres colonisations nippones ou européennes). La colonisation a (produit) trois décennies et demi de croissance (plus de trois pourcent par an) et un niveau relativement élevé d’industrialisation (35 pourcent de la production “nationale” coréenne en 1940 était soit minière soit manufacturière).”
A. Kohli, ‘Where Do High Growth Political Economies Come From ? The Japanese Lineage of Korea’s Developmental State’ (1994)
Ces explications historiques, remettant au centre l’impérialisme et la colonisation comme facteurs déterminants dans la construction du présent et des différentes trajectoires nationales, ne laissent aucune place – à juste titre, à mon avis - aux explications culturalistes, selon lesquelles l’Etat moderne au Japon et dans le reste de l’Asie du Nord-Est aurait été forgé par une supposée essence culturelle (le shintoïsme par exemple).
Les « Etats développeurs » en Asie après la deuxième guerre mondiale
En d’autres termes, l’Etat développeur asiatique a des sources endogènes profondes, historiques et régionales, qui ont pu se reproduire dans le projet américain de domination d’après guerre : la guerre froide, comme j’ai expliqué lors de la troisième conférence, a permis de reconstituer sous égide américaine les Etats bureaucratiques autoritaires développeurs d’avant guerre, mais sans souveraineté politique et sans autonomie en politique étrangère – entièrement dévolues aux Etats-Unis. Mais après 1945 l’Etat bureaucratique autoritaire reste le cœur du système de développement en Asie du Nord-Est, pousuivant l’enrichissement par des stratégies dirigistes.
Après 1945, surtout après les années 1960, le Japon est devenu l’épicentre d’un processus de développement, de modernisation et d’industrialisation qui s’est propagé inégalment, en cerles concentriques et par vagues successives, au reste de l’Asie : aux pays de l’Asie du Nord-Est (Corée du Sud, Taiwan, Singapour) dans une première vague ; aux pays émergents d’Asie du Sud-Est (Malaisie, Thaïlande et dans une moindre mesure l’Indonesie) dans une deuxième vague, dans les années 1970 et 1980 ; à la Chine et à l’Inde aujourd’hui, dans une troisième vague.
Ce phénomène de propagation a été théorisé par Kaname Akamatsu dès les années 1930 pour décrire la division du travail entre le Japon et ses colonies. Ensuite, en 1962, le même auteur a comparé le développement séquentiel des pays d’Asie du Nord-Est à une formation de vol d’oies sauvages (flying geese model, un triangle dont le Japon était la base) [4] : dans ce modèle de développement régional, une division internationale régionale se constitue derrière un pays leader (le Japon), c’est-à-dire un alignement des nations selon leurs différentiels de développement ; le leader lui-même est aligné sur les pays les plus développés du système international. Au niveau sectoriel, les pays intégrés à une telle formation régionale passent par vagues successives des industries traditionnelles aux industries légères, puis aux industries lourdes et enfin aux hautes technologies. Le processus de rattrapage conduit à une restructuration interne permanente, dans laquelle les différentes économies déplacent leurs activités de production dominantes d’un niveau technologique à un autre. Ce phénomène induit une délocalisation des activités de moindre valeur ajoutée et devenues obsolètes pour le pays (qui a augmenté son niveau de vie) vers les pays moins développés (où les coûts du travail sont mois chers), qui a leur tour entrent dans une logique de reconstruction interne permanente. Ainsi se construit une chaîne de production régionale allant des activités à haute technologie aux activités à haute intensité de travail. Par exemple, le Japon délocalisait sa production en Corée du Sud dans les années 1960 et 1970, et aujourd’hui la Corée du Sud délocalise sa production – tout comme la Malaisie – en Chine.
Il faut toutefois rappeler que dans la plupart des pays d’Asie le développement forcé et accéléré s’est fait au prix de la submersion ou de l’écrasement de la société civile. En Corée du Sud, à Taiwan et dans les pays d’Asie du Sud-Est les ouvriers et les paysans ont été privés de voix et de tout droit ; les démocraties instituées dans la région dans les années 1990 sont toujours fragiles et la société civile ne s’est pas encore entièrement affirmée.
En conclusion, le Japon - en tant qu’épicentre du processus de développement asiatique - a donné une forte impulsion à l’intégration économique régionale dans les années 1970, 1980 et 1990 : en 1990, la part du commerce intra-régional des pays asiatiques par rapport à leur commerce total était de 44% ; en 1995 elle était de 47,5% ; en 2000 elle était de 55% et aujourd’hui elle est de 58,7% (en Europe, la part du commerce intra-régional par rapport au commerce total européen est de 72%). Mais aujourd’hui le centre de la régionalisation, le cœur du processus d’intégration régionale est devenu la Chine, dont la croissance exceptionnelle sera l’ojet de la cinquième conférence.



