Bologne, 23 mai 2007

Déclin et renaissance : trajectoires historiquesit

Conférence de Philip S. Golub

Dans cette deuxième conférence je présenterai une esquisse archéologique de l’histoire de l’Asie dans le monde, à partir de la lecture de ce que l’Asie a été avant la révolution industrielle européenne et de ce que l’Asie est devenue pendant la révolution industrielle européenne. Ma thèse est que l’Asie d’aujourd’hui, l’Asie orientale et méridionale, est en train de retrouver sa place dans l’économie politique internationale - la place qui avait été la sienne avant la révolution industrielle européenne -, mais dans des conditions entièrement renouvelées.

27 août 2007, par Philip S. Golub
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Comme l’écrit Fernand Braudel (1985) [1], le passé “contamine” le présent, dans le sens qu’il n’y a jamais de discontinuités ou de ruptures absolues dans l’histoire : aussi ténus soient-ils, il y a toujours des fils qui relient le passé lointain au présent et à l’actualité du monde tout en modélant les trajectoires historiques. Dans cette perspective, j’assayerai de démontrer que la renaissance actuelle de l’Asie – comme j’ai suggéré lors de la première conférence – ne peut pas être comprise comme le simple résultat des pressions unificatrices de la mondialisation du XXe siècle ou de la récente transposition des modèles de modernisation néoclassiques : le retour de l’Asie au centre du monde s’inscrit dans une histoire plus longue et profonde, liée aux facteurs endogènes plutôt qu’aux facteurs exogènes.

Cependant, la lecture explicative actuellement dominante – que je chercherai à démanteler – interprète la transformation asiatique (de même que l’unification tendentielle du monde) comme l’effet de la diffusion progressive de la culture occidentale, de ses modes de faire et de penser, et surtout de l’assimilation imitative du modèle de développement américain. Mais je crois que cette vision, dont je reparlerai lors de la sixième conférence, ne doit être entendue que comme un méta-récit de la modernité et de la mondialisation.

Un méta-récit de la modernité et de la mondialisation

Le schéma interprétatif que je vais critiquer presuppose que l’Occident est une singularité historique et la mesure du reste du monde, que l’expansion occidentale, commencée par les “grandes découvertes” et étendue au niveau mondial grâce à la révolution industrielle et au colonialisme, a conduit, à la fin du XIXe siècle, à la convergence et – comme l’écrit Robert Gilpin (2002) – à la costruction d’une “économie mondiale libérale véritablement globale” [2].

Ce méta-récit postule donc que la diffusion de la culture occidentale (au sens large du terme) aurait engendré des liens d’interdépendance mondiaux et des complémentarités positives fondées sur les avantages comparatifs factoriels des uns et des autres. Grâce au libéralisme économique – comme le soulignent Sachs et Warner (1995) [3] - la diffusion de la culture occidentale aurait également engendré au XXe siècle une nouvelle dynamique de croissance du monde entier, la libéralisation et l’industrialisation s’étendant bien au delà de l’épicentre européen et des colonies de peuplement néoeuropéennes pour englober progressivement l’essentiel, sinon la totalité, de la planète. Cette première vague de modernisation et d’unification du monde, qui aurait eu lieu au cours du XIXe siècle sous égide britannique, aurait été interrompue par le cycle de guerres et depression de 1910-1914 jusqu’en 1945, et aurait repris sous égide américaine après la deuxième guerre mondiale. Cette deuxième vague de modernisation et d’unification du monde aurait débouché, grâce à la chute du mur de Berlin et à la transformation capitaliste chinoise et indienne, sur la quasi-universalisation des marchés libres et un nouveau cycle de convérgence mondiale à la fin du XXe siècle.

Or, comme l’a souligné Paul Bairoch (1997) [4], cette lecture historique n’est qu’un mythe. Et il est quasiment impossibile de se débarasser de ce genre de méta-récit, de ce récit mythique, parce que le mythe permet de disposer d’un schéma narratif total par lequel on peut ordonner la réalité désordonnée et donner du sens ontologique à l’histoire, à la société, a la vie et au monde entier. C’est pour cette raison que le méta-récit perdure dans le temps et revient en permanence, tout comme perdure dans le temps et revient en permanence la thèse mythique de Max Weber, selon laquelle le monde moderne et la révolution industrielle n’auraient issus que du protestantisme puritain.

En tout cas, ce méta-récit sur la modernité et la mondialisation masque, submerge, ou élude trois réalités historiques fondamentales.

  • Premièrement, ce méta-récit ignore tout ce qui s’est passé dans le monde avant la révolution industrielle européenne, comme si l’histoire moderne n’avait commencé qu’avec l’ascension de l’Occident et son irruption sur la scène mondiale. Par contre, il faut rappeler qu’avant la révolution industrielle européenne le monde n’était pas vertical, hiérarchique et centré, mais il était horizontal, décentré et polycentrique. Il faut rappeler que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle il n’y avait pas un système et un monde, mais des systèmes et des mondes. Surtout il n’y avait pas une économie mondiale, mais il y avait des “économies mondes” (l’Europe, la Chine, l’Insulinde, l’Empire Ottoman, etc.) dans le sens braudelien du terme – c’est-à-dire que “l’économie d’une portion seulement de la planète forme un tout économique”. Ces économies mondes comprenaient en elles mêmes l’organisation et la divisions du travail, les connaissances scientifiques et les capacités technologiques ; entre les économies mondes il y avait des contacts, des connexions, des interrelations, des échanges et des mélanges, mais sans aucune véritable dimension globale. En particulier, le récit mythique impasse le fait que les économies mondes qui prospéraient en Asie avaient des structures économiques, productives et commerciales de niveau équivalent, sinon supérieur, aux économies mondes européennes.
  • Deuxièmement, le méta-récit en question ignore le rôle de la violence et de la coércition dans l’expansionnisme européen en Asie (et ailleurs) au cours du XIXe siècle. Bien que les facteurs exogènes ne puissent pas expliquer entièrement le déclin relatif de l’Asie au XIXe siècle, l’impérialisme reste toujours une variable explicative importante.
  • Troisièmement, le méta-récit en objet ignore le caractère très peu libéral de l’expansion capitaliste qui a eu lieu en Europe et aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, le libéralisme étant fortement limité dans l’espace et dans le temps (je reviendrai sur ce point lors de la troisième conférence).

Dans la discussion qui suit j’essayerai de remettre en cause les fondements mêmes du récit mythique que je viens d’évoquer et de présenter des récits alternatifs sur l’histoire mondiale, en mettant en lumière les sources lointaines de la transformation asiatiques contemporaine. Une première partie de cette conférence portera sur les économies mondes asiatiques, alors qu’une seconde partie se focalisera sur le phénomène de l’impérialisme.

Les économie mondes asiatiques

Avant la révolution industrielle européenne, le système international était horizontal, décentré, polycentrique, essentiellement équilibré et égalitaire dans le sens qu’il n’y avait pas de disparités économiques ou technologiques fondamentales entre les différentes économies mondes. Comme l’écrit Kenneth Pomeranz (2000) [5], en 1750 – juste avant la révolution industrielle - les différentes zones de l’Euroasie affichaient des “similarités surprenantes dans le développement agricole ou commercial et (les activités) proto-industrielles”, c’est-à-dire dans la production et le commerce des manufactures préindustrielles (tissage artisanal, sidérurgie artisanale, etc.) déstinées au marché local et régional, non pas simplement à la consommation des ménages.

Comme l’écrit Christopher A. Bayly (2004) [6], les travaux comparatifs de ce genre ont transformé le regard des historiens (quoique pas des économistes), en dépeignant des sociétés asiatiques caractérisées, comme la société chinoise, par un “commerce florissant, une spécialisation commerciale intrarégionale de plus en plus poussée, et un engagement positif de la noblesse et de la paysannerie avec le marché émergent”. C’était le cas non seulement de la Chine, mais aussi du Japon, de parties importantes des Indes et du Moyen-Orient, qui ont connu – selon Paul Bairoch (1997) [7] - des conditions économiques en général favorables au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.

Bref, les sociétés asiatiques n’étaient ni immobiles ni en déclin jusqu’à la révolution industrielle européenne. On le voit nettement si on considère la part des différentes zones du monde dans la production manufacturière proto-industrielle mondiale.

Part des différentes régions du monde (%) dans la production manufacturière 1750-1900

175018001830186018801900
Europe 23.2 28.1 34.2 53.2 61.3 62.0
G.B. 1.9 4.3 9.5 19.9 22.9 18.5
USA 0.1 0.8 2.4 7.2 14.7 23.6
Japon 3.8 3.5 2.8 2.6 2.4 2.4
Chine 32.8 33.3 29.8 19.7 12.5 6.2
Inde 24.5 19.7 17.6 8.6 2.8 1.7
TM 73.0 67.7 60.5 36.6 20.9 11

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

En 1750, l’Europe représentait 23,2% de la production manufacturière artisanale mondiale et la part de la Grande-Bretagne était très faible à l’époque, 1,9% (la part des Etats allemands était à peu près de 3% et celle de la France était à peu près de 4%). La part des Etats-Unis n’était que de 0,1%, alors que la part de la Chine (32,8%), des Indes (24,5%) et du Japon (3,8%) était de 61,1%. Si on ajoute l’Empire Ottoman, la part de la production manufacturière du non Occident en 1750 était à peu près de 75%. Et la situation est presque la même en 1800 : bien que l’Europe (28,1%) et en particulier la Grande-Bretagne (4,3%) connaissent une accélération importante, les parts respectives n’ont pas changé fondamentalement et la part de la Chine reste de 33,3%. Il n’y a pas de divérgences radicales en 1830 non plus, lorsque la Chine, l’Inde et le Japon représentent toujours 50,1% de la production manufacturière artisanale mondiale. La véritable fracture ne se situe qu’entre 1830 et 1840-1850.

L’absence de disparités fondamentales entre l’Occident et le non Occident avant la révolution industrielle européenne est encore plus évidente si on considère le PIB par habitant, un indicateur plus fine et plus parlant que les chiffres globales.

PIB par habitant (dollars 1960)

PPA
1750 230 182 188
1800 242 198 188
1860 575 324 174
1913 1350 662 192
1950 2420 1050 200
1995 5230 3320 480

PPA : Pays les Plus Avancés
MPE : Moyenne Pays Européens
MPNE : Moyenne Pays Non Européens

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

Les calcules de Bairoch montrent qu’en 1750 le PIB par habitant moyen des pays les plus avancés (PPA) – tels que la Grande-Bretagne - était de 230 dollars, la moyenne des pays européens (MPE) était de 182 dollars, et la moyenne des pays non européens (MPNE) était de 188 dollars, c’est-à-dire que l’Europe et l’Asie avaient des niveaux de vie essentiellement analogues. Ainsi, le niveau de vie du delta du Yangzi (la region la plus développée de la Chine, qui comptait entre 31 et 37 millions d’habitants à l’époque) aurait été marginalement supérieur à celui de l’Angleterre, comme le démontrent par exemple les estimations sur les espérances de vie respectives (34-39 ans en Chine, 35-38 ans en Angleterre). Ou encore, le niveau de vie réel des artisans du textile en Inde du Sud – qui dominait le marché mondial des cotonnades et avait un niveau de productivité plus élevé que celui britannique - aurait été marginalement supérieur à celui des artisans anglais de la même époque.

Sur ce dernier point, il faut remarquer que son importance ressort clairement lorsqu’on pense que le textile a été le secteur le plus dynamique et l’industrie phare de la première phase (des 40 ou 50 premières années) de la révolution industrielle britannique. Comme le souligne Hobsbawm (1968) [8], l’industrie textile britannique a connu les taux de croissance les plus élevés du monde de 1815 à 1840 (entre 6% et 7% de croissance moyenne par an) ; pendant cette période, les cotonnades ont représenté 50% de la valeur totale des exportations britanniques et vingt ans plus tard, à l’apogée de la domination économique britannique, elles comptaient pour 72% de la valeur totale des exportations. On assiste donc à un véritable basculement du centre de production textile du monde des Indes et de la Chine vers la Grande-Bretagne : mais à quoi est-ce qu’il est dû ce basculement ?

Selon le récit dominant, que j’ai évoqué et critiqué au début de mon discours, ce genre de changement est dû à la découverte occidentale de la rationalité instrumentelle, aux progrès de la connaissance scientifique, aux nouvelles techniques énergétiques (charbon, machine à vapeur), à la mécanisation progressive de l’agriculture et de l’industrie, à l’augmentation considérable de la productivité qui en résulte. Il est incontestable que la productivité argricole a augmenté énormement au cours du XIXe siècle, en dépit d’importantes variations nationales : par exemple, il fallait entre 1200 et 1800 heures de travail pour produire une tonne de blé dans les économies traditionnelles de l’Europe (ou de la Chine) en 1750 et 100 ans plus tard, en 1850, il ne fallait plus que 86-200 heures selon les pays. La croissance de la productivité agricole a souvent ouvert la voie à une forte croissance démographique. La croissance de la productivité sera encore plus formidable dans les nouveaux secteurs industriels : grâce aux machines à tisser, un opérateur anglais produisait 20 fois plus de tissu par unité de travail en 1820 qu’en 1750, et 400 fois plus au milieu du XIXe siècle.

Les changements induits par la révolution industrielle occidentale sont bien visibles si on considère encore une fois le PIB par habitant.

PIB par habitant (dollars 1960)

PPA
1750 230 182 188
1800 242 198 188
1860 575 324 174
1913 1350 662 192
1950 2420 1050 200
1995 5230 3320 480

PPA : Pays les Plus Avancés
MPE : Moyenne Pays Européens
MPNE : Moyenne Pays Non Européens

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

En 1860, le PIB par habitant est trois fois plus élevé en Grande-Bretagne (575 dollars) que dans la moyenne des pays non européens (174 dollars).

Ou bien, les changements induits par la révolution industrielle occidentale sont évidents si on considère encore une fois la part des différentes zones du monde dans la production manufacturière mondiale.

Part des différentes régions du monde (%) dans la production manufacturière 1750-1900

1750
Europe 23.2 28.1 34.2 53.2 61.3 62.0
G.B. 1.9 4.3 9.5 19.9 22.9 18.5
USA 0.1 0.8 2.4 7.2 14.7 23.6
Japon 3.8 3.5 2.8 2.6 2.4 2.4
Chine 32.8 33.3 29.8 19.7 12.5 6.2
Inde 24.5 19.7 17.6 8.6 2.8 1.7
TM 73.0 67.7 60.5 36.6 20.9 11

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

Entre 1750 et 1860, la part de l’Europe est passée de 23,2% à 53,2% et la part de la Grande-Bretagne est passée de 1,9% à 19,9%. Par contre, la Chine est passée de 32,8% à 19,7% et les Indes sont passées de 24,5% à 8,6% ; à la fin du parcours, en 1900, la Chine et les Indes ne produiront que 6,2% et 1,7% des manufactures mondiales respectivement.

Mais pourquoi la révolution industrielle ne s’est-t-elle pas propagée hors l’Europe ? Pour répondre à cette question, il faut passer à la deuxième problématique, c’est-à-dire l’impérialisme.

L’impérialisme

La révolution industrielle et les hausses de productivité qui ont eu lieu en Euope au cours du XIXe siècle à elles seules n’expliquent pas le déclin de l’Asie. La main invisible du marché à elle seule n’aurait pas produit les effets asymétriques que l’on a constatés. Il faut donc considérer une autre main invisibile, celle de l’impérialisme et de la colonisation, l’incorporation coércitive des sociétés orientales (et d’autres sociétés) dans l’économie politique des nouveaux centres occidentaux.

Pour le dire autrement, après avoir créé le centre il fallait créer des périphéries dépendantes du centre et vouées à alimenter le centre : l’émergence des économies industrialisées occidentales engendre la création d’une économie mondiale tendentiellement unifiée et une division internationale du travail structurée autour des besoins des économies dominantes - une économie politique verticalement intégrée et hiérarchisée autour des centres Euro-Atlantiques.

Au cours du XIXe siècle, l’expansionnisme territorial devient le bût suprème de la politique européenne et produit des effets globaux.

Population colonisée (millions d’habitants)

Population européenne
1760 125 27
1830 180 205
1880 244 312
1913 320 554
1938 396 724

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

En 1760, la population de l’Europe était de 125 millions d’habitants et la population sous contrôle européen des pays colonisés (essentiellement des Ameriques) était de 27 millions de personnes. Mais la population des pays colonisés, qui se trouvent sous la domination territoriale et administrative directe des métropoles coloniales, s’élève progressivement à 205 millions en 1830, 312 millions en 1880, 554 millions en 1913, 724 millions en 1938. Et ces chiffres ne comprennet pas la Chine, qui n’était que semi-colonisée (une “colonie virtuelle”, pour reprendre l’expression de Bairoch) à l’époque ; ces chiffres ne comprennent les dominations coloniales américaines, russes et japonaises non plus.

Une petite digression sur l’impacte démographique catastrophique de la colonisation sur la population des Amériques.

Démographie (estimations en millions d’habitants)

1500
Monde 427 641 731 890
Europe 68 106 130 173
Asie 231 420 484 590
Afrique 85 100 100 100
Amériques 41 13 15 25

Selon ces statistiques, après la colonisation éspagnole la population amérindienne passe de 41 millions de personnes en 1500 à 13 millions de personnes en 1700 (surtout à cause de la propagation des maladies) et elle n’est jamais plus revenue au niveau d’origine : 15 millions en 1750 et 25 millions en 1800.

Mais qu’est-ce que c’est une colonie ? Dans le but d’obtenir un accroissement productif de plus en plus rapide et un enrichissement de plus en plus intense, les puissances coloniales imposent aux pays colonisés de nombreuses règles et contraintes : des échanges monopolistiques (les colonies ne peuvent échanger qu’avec la métropole) ; la non compétition avec les produits manufacturés de la métropole ; le contrôle des marchés locaux et des moyens de transport (tous les échanges monopolistiques bilatéraux passent par les moyens de transport de la métropole) ; le contrôle des prix, que les grands acteurs oligopolistiques de la métrolope fixent empêchant toute protection (tarifs douaniers, etc.).

La conséquence de l’action conjointe de la main invisible du marché et de la main invisible de l’Empire a été la dislocation ou la disparition, à plus ou moins grande vitesse temporelle et avec une étendue spatiale plus ou moins large selon les cas, des réseaux de production proto-industriels des pays colonisés.

Part des différentes régions du monde (%) dans la production manufacturière 1750-1900

1750
Chine 32.8 33.3 29.8 19.7 12.5 6.2
Inde 24.5 19.7 17.6 8.6 2.8 1.7
TM 73.0 67.7 60.5 36.6 20.9 11

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

Ces statistiques sur la part des différentes régions du monde dans la production manufacturière mondiale montrent très bien que les transformations structurelles induites par l’impérialisme se traduisent globalement par la désindustrialisation graduelle des pays colonisés. En analysant ces chiffres, Paul Kennedy (1988) [9] écrit à juste titre qu’elles ont des “implications remarquables et horrifiantes”, parce qu’il n’y a pas simplement une baisse de la part relative des périphéries, mais aussi un effondrement catastrophique des réseaux proto-industriels des pays colonisés.

La même situation dramatique ressort de la considération du recul du PIB par habitant (du niveau de vie) des colonies au cours du XIXe siècle et sa stagnation au cours de la première moitié du siècle suivant.

PIB par habitant (dollars 1960)

PPA
1750 230 182 188
1800 242 198 188
1860 575 324 174
1913 1350 662 192
1950 2420 1050 200
1995 5230 3320 480

PPA : Pays les Plus Avancés
MPE : Moyenne Pays Européens
MPNE : Moyenne Pays Non Européens

Source : P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

En somme, l’économie globale dite “libérale” du XIXe siècle a engendré la fracture du monde en deux, l’impérialisme conduisant à la mise en place et à l’institutionnalisation de structures durables d’inégalité et de dépendance, des structures de hiérarchie profondes et puissantes, qui ont perduré au moins jusqu’à la moitié du XXe siècle.

Il y a bien évidemment des exceptions à la règle. Seul pays asiatique (avec le Siam) à avoir évité la colonisation directe, le Japon a su s’approprier la révolution industrielle européenne et devenir un participant dans le partage inter-impérialiste de la région à la fin du XIXe siècle (je reviendrai sur ce point lors de la quatrième conférence). De plus, la Chine n’a jamais été entièrement colonisée, parce que le contrôle direct des Occidentaux se limitait aux côtes, aux zones maritimes, sans jamais s’étendre à l’intérieur du pays (je reviendrai sur ce point lors de la cinquième conférence).

En conclusion, il n’y a jamais de discontinuités absolues dans l’histoire du monde. Après la longue parenthèse de l’impérialisme, aujourd’hui l’Asie est en train de retrouver la place dans l’économie politique internationale qu’elle avait eue juste avant la révolution industrielle européenne dans un contexte nouveau, parce que cette fois l’intégration de la région dans l’économie internationale n’est pas coércitive, mais voulue par les pays asiatiques eux-mêmes.


P.-S.

Références :

  • Bairoch, P., ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.
  • Bayly, C.A., ‘La naissance du monde moderne 1780-1914’ (2004), Paris, Les éditions de l’Atelier, 2007.
  • Bayly, C.A., ‘Les causes de l’exception européenne’, ‘Le Monde diplomatique’, avril 2006, pages 26-27.
  • Braudel, F., ‘La dynamique du capitalisme’, Paris, Arthaud, 1985.
  • Gilpin, R., ‘The Rise of America Hegemony’, en P.K. O’Brein et A. Clesse (eds.), ‘Two Hegemonies : Britain 1846-1914 and the United States 1941-2001’, Aldershot, Ashgate Publishing, Ltd., 2002, pages 165-182.
  • Hobsbawm, E.J., ‘Histoire économique et sociale de la Grande-Bretagne. De la révolution industrielle à nos jours’ (1968), Paris, Ed. du Seuil, 1977.
  • Kennedy, P., ‘Naissance et déclin des grandes puissances. Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000’ (1988), Paris, Payot, 1989.
  • Pomeranz, K., ‘The Great Divergence. China, Europe, and the Making of the Modern World Economy’, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2000.
  • Sachs, J.D., Warner, A., ‘Economic Reform and the Process of Global Integration’, ‘Brookings Papers on Economic Activity’, 1995, pages 1-118.

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Philip S. Golub

Enseignant de Relations internationales à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris VIII et à l’American University of Paris. Il a également enseigné à l’Institut d’études politiques (IEP) et à l’Institut national de langues orientales (INALCO) de Paris. Collaborateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et de plusieurs revues spécialisées, dont "Le Monde diplomatique" et "Les Cahiers de l’Orient". Consultant de "France Culture". Dans les années 1990, il a été rédacteur (...)


Notes

[1] F. Braudel, ‘La dynamique du capitalisme’, Paris, Arthaud, 1985.

[2] R. Gilpin, ‘The Rise of America Hegemony’, P.K. O’Brein et A. Clesse (eds.), ‘Two Hegemonies : Britain 1846-1914 and the United States 1941-2001’, Aldershot, Ashgate Publishing, Ltd., 2002, pages 165-182.

[3] J.D. Sachs, A. Warner, ‘Economic Reform and the Process of Global Integration’, ‘Brookings Papers on Economic Activity’, 1995, pages 1-118.

[4] P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

[5] K. Pomeranz, ‘The Great Divergence. China, Europe, and the Making of the Modern World Economy’, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2000.

[6] C.A. Bayly, ‘The Birth of the Modern World. Global Connections and Comparisons 1780-1914’, Oxford, Blackwell, 2004. Traduction française ‘La naissance du monde moderne (1780-1914)’, Paris, Les éditions de l’Atelier, 2007. Pour une présentation de l’ouvrage : C.A. Bayly, ‘Les causes de l’exception européenne’, ‘Le Monde diplomatique’, avril 2006, pages 26-27.

[7] P. Bairoch, ‘Victoires et déboires. Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours’, Vol. II, Paris, Folio Gallimard, 1997.

[8] E.J. Hobsbawm, ‘Industry and Empire : from 1750 to the Present Day’ (1968), London Penguin Books, 1990. Traduction française ‘Histoire économique et sociale de la Grande-Bretagne. De la révolution industrielle à nos jours’, Paris, Ed. du Seuil, 1977.

[9] P. Kennedy, ‘The Rise and Fall of Great Powers. Economic Change and Military Conflicts from 1500 to 2000’, New York, Random House, 1988. Traduction française ‘Naissance et déclin des grandes puissances. Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000’, Paris, Payot, 1989.

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