À quoi ressemblerait le monde si tous les pays fonctionnaient à 100 % aux énergies renouvelables ? On pourrait même être un soupçon moins ambitieux et reposer la question autrement : à quoi ressemblerait le monde si tous les pays mettaient en place un vaste plan d’économies d’énergie, fonctionnaient avec leurs propres énergies fossiles disponibles sur leur territoire et des renouvelables ? Car l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) consomme certes 30 % du pétrole mondial, mais en produit quand même 18 %. En somme, à quoi ressemblerait notre monde si le commerce de l’énergie n’influait plus sur les relations internationales ?
C’est une question difficile et très complexe qu’il est impossible de préparer en quelques semaines et sur laquelle étonnamment très peu de monde a travaillé. Dans ce monde idéal, les Etats-Unis n’iraient plus mettre leur nez au Proche-Orient et tourneraient leur dos à Hugo Chavez. La Chine ne pousserait pas ses pions en Afrique. La Libye de Mouammar Kadhafi n’intéresserait personne. L’herbe recommencerait à pousser sur l’aéroport de Bakou, en Azerbaïdjan, c’est-à-dire qu’il n’y aurait plus grand monde pour s’intéresser à ce pays hautement démocratique ! Les rennes d’Alaska vivraient sans crainte pour leur avenir. Les pétroliers ne feraient plus que transporter des éoliennes, des panneaux solaires et des turbines hydrauliques. Et bien sûr, ils ne s’appelleraient plus pétroliers !
Est-ce qu’on vivrait en paix dans ce monde idéal ? Pas forcément. Ainsi, il n’y a pas vraiment de question énergétique dans le conflit israélo-palestinien. Néanmoins, un développement généralisé de l’usage des énergies propres ralentirait sûrement l’hystérie de notre monde. Les échanges continueraient d’exister, mais sur un autre mode de fonctionnement. J’ai mentionné la dernière fois le cas de la Suède qui sera sans pétrole en 2020. Nombre de pays pourraient suivre la démarche de la Suède et importer des carburants verts du Brésil, ce qui ferait de ce pays, en quelques années, une grande puissance énergétique. En somme, un monde sans énergie fossile verrait sa carte des échanges complètement redessinée.
Pouvoir et énergie
Aujourd’hui, tant qu’un pays possède des ressources fossiles importantes, il peut facilement influer sur la géopolitique mondiale, comme le montre le jeu du gaz pratiqué par Vladimir Poutine et l’entreprise russe Gazprom. La Russie fournit 28 % du gaz français, 27 % du gaz italien, 35 % du gaz allemand… en moyenne 25 % du gaz de l’Europe à 25 membres. Mais c’est 100% des besoins en gaz de l’Estonie, de la Finlande, de la Lettonie et de la Lituanie (chiffres 2004, Sonnenzeitung 4-06). Depuis des décennies des gouvernements de pays démocratiques font le grand écart entre leurs principes démocratiques et leurs besoins énergétiques. On accepte toutes les volontés ou presque des régimes les moins démocratiques de la planète pour des rotations régulières de supertankers bien remplis ou des gazoducs et des oléoducs sous pression constante. Car dès que l’Arabie saoudite tousse, l’Occident tremble. Avec beaucoup de renouvelables, ce ne serait plus le cas.
Nous aurions donc tout à gagner à changer de système. À quel prix les Etats-Unis payent-ils leur gallon de carburant ? Ils payent aujourd’hui un coût très élevé pour leur mobilité, si on ajoute le budget militaire américain aux dépenses énergétiques, sans oublier d’y ajouter aussi les conséquences humaines, sociales et démocratiques de la guerre d’Irak [1].
En 2006, le déficit du commerce extérieur de la France a atteint le montant record de 29 milliards d’euros. Le quotidien Le Monde du 9 février dernier explique : « Ce chiffre est le plus mauvais jamais enregistré depuis 1980, même si les comparaisons sur une aussi longue période sont délicates. » Christine Lagarde, la ministre déléguée au commerce extérieur, a déclaré : "Hors facture pétrolière, on est non seulement en excédent mais notre excédent de balance commerciale est en progression pour la première fois depuis 2002".
Cela souligne tout le poids de la facture pétrolière française et donc le mensonge lié à l’indépendance énergétique de la France liée au nucléaire, qui ne répond qu’aux besoins électriques et pas à l’ensemble des demandes énergétiques. La France n’est donc pas indépendante énergétiquement. Mais pourquoi est-ce que l’Hexagone n’en tire pas la conclusion de suivre l’exemple de la Suède et de devenir un pays sans pétrole en 2020 ? Selon le schéma énergétique français actuellement en vigueur, cela serait possible grâce au nucléaire et au potentiel de biomasse française, puisque 25 % du territoire est couvert de forêts et que l’agriculture française est une des plus puissantes d’Europe.
Changer de taille
Je pense que le développement idéal des énergies renouvelables n’est possible qu’avec une décentralisation des productions d’énergie. Or, l’économie de l’énergie est dominée par des entreprises de taille importante. Leur intention n’est pas vraiment de développer les renouvelables de façon décentralisée, elles sont bien plus intéressées par le fait de produire de l’hydrogène dans de grands centres de production et de maintenir ainsi leur position dominante sur leur marché.
Une étude de cas
À ce propos, analysons une étude sur le 100 % renouvelable, étude réalisée en 1982. Cette étude, même si elle est déjà ancienne, a été faite par l’institut autrichien IIASA, Internationales Institut fuer angewandte Systemanalyse, en anglais International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA). Cet institut n’est pas connu pour s’intéresser particulièrement aux énergies propres, cela rend ce travail d’autant plus intéressant.
Cette étude décrit deux concepts d’autonomie énergétique pour l’Europe en 2100. L’un avec un système centralisé dont la ressource principale est l’hydrogène importé, ce système est baptisé Hard Solar. Il exige des importations importantes d’hydrogène produit à partir de sources renouvelables. L’autre concept, appelé Soft Solar, est basé sur une meilleure efficacité énergétique et des ressources renouvelables locales.
Les scénarios de l’IIASA comprennent des données démographiques sur l’Europe, des remarques sur le PBN européen, je ne citerai pas ces éléments.
Dans les deux scénarios, les évolutions demandent des investissements. Ils sont particulièrement lourds dans le scénario Hard Solar. Ces deux scénarios soulignent aussi la différence entre énergie primaire et énergie finale. L’énergie primaire correspond à l’énergie brute de départ comme les énergies fossiles, l’uranium… L’énergie finale, c’est le litre de carburant dont on dispose à la station service ou l’électricité à la prise électrique. Entre les deux, il y a le système énergétique : le transport, la distribution, la conversion… Je ne rentrerai pas dans ces considérations, je veux seulement montrer l’évolution possible des aspects géopolitiques en fonction des choix énergétiques.
Ces deux scénarios montrent des échanges commerciaux qui évoluent grandement en fonction des choix. Le changement social serait important dans le scénario Solar Soft, car l’ensemble des biens commerciaux disponibles aujourd’hui en Europe, deviendrait plus limité : pas de légumes de contre-saison, moins d’importations asiatiques, relocalisation de l’industrie textile en Europe… À l’inverse, le scénario Solar Hard n’entraîne pas de bouleversement profond du mode de vie européen si ce n’est les changements techniques liés au passage à une économie de l’hydrogène.
- En 1975, 53 % de l’énergie primaire européenne était importé. Prenons ce chiffre comme base de travail. En 2030, dans le scénario Soft Solar, l’Europe importerait 2 % d’énergie fossile. Dans la version Soft Solar, l’Europe sera sans problème autonome en 2100, et même bien avant.
- Dans le scénario Hard Solar, en 2030, les importations se répartiraient comme suit : 73 % d’énergies fossiles et 23 % d’hydrogène produit à partir de centrales solaires localisées dans le Sahara. Ce serait à terme le seul lieu d’importation d’énergie pour l’Europe. Vers 2060, les importations d’énergie fossile s’arrêtent. D’une manière générale, l’Europe ne stabilise pas ses besoins en hydrogène, ces importations d’hydrogène continuent à augmenter du fait de facteurs comme la croissance économique, la croissance de la population…
Cet institut indique aussi que le choix entre Soft et Hard Solar est surtout social, culturel et politique et non technique. Il se demande aussi quels sont les changements structurels à mettre en place pour arriver à ces scénarios.
Faire le vrai constat
Pour arriver au 100 % énergies renouvelables, il faut, je pense, admettre les trois points suivants :
- Le système énergétique mondial s’est montré incapable de fournir de l’énergie à l’ensemble de la population mondiale. Un tiers de la population en est totalement écarté. Cette exclusion existe dans les pays en développement, mais aussi au sein des pays développés entre des centres économiques riches et les campagnes. Un exemple. En France comme ailleurs, l’hiver 2006-2007 est particulièrement doux. Le 25 janvier, des chutes de neige de quelque 20 centimètres ont paralysé le centre et l’est du pays et se sont déplacées sur l’ensemble de la façade atlantique, provoquant de nombreuses coupures d’électricité. Pendant au moins deux jours, au cours d’un hiver très doux, plus de 100 000 foyers ont été privés de courant. Dans le contexte français, c’est un exemple récurrent.
- Dans d’autres pays développés, le système énergétique n’est plus fiable. Il y a eu d’importantes coupures de courant dans le nord-est des Etats-Unis et le Canada le 14 août 2003, privant 55 millions de personnes de watts. Ou encore en Italie, dans la soirée du 26 au 27 septembre 2003. Les conséquences de cette panne italienne ont été atténuées par le fait que la panne a eu lieu de nuit et lors d’un week-end.
- D’un point de vue économique, il faut admettre que le chômage en Occident ou la pauvreté dans le Tiers monde ne seront pas vaincus sans un autre modèle énergétique qui redonnera ses priorités à l’agriculture locale, notamment pour des cultures énergétiques à usage local. Vouloir encore et toujours appliquer le classique modèle de développement industriel occidental n’a pas de sens, qui plus est dans un contexte de tension sur les matières premières et l’énergie. La réorientation vers les renouvelables, donc la reprise en main localement des questions énergétiques, dans les pays industrialisés comme dans le Tiers monde, peut être un bon levier pour tenter de résoudre autant le chômage du Nord que la pauvreté du Sud.
C’est en partie ce qu’avait fait le président américain Franklin Roosevelt au cours des années 30 avec son programme économique le New deal, mais en partie seulement, car la logique des grands chantiers et de la reprise en main des questions énergétiques et agricoles n’a pas été poussée jusqu’au bout de sa logique. La question énergétique y avait été effleurée, notamment avec la création de la Tennesse Valley Authority (TVA) et un travail fait pour produire de l’électricité via un barrage qui offrait aussi de l’irrigation à l’agriculture locale, des schémas de reforestation…
Sur un site qui narre l’histoire de la TVA, on peut lire qu’en 1933 : « Much of the land had been farmed too hard for too long, eroding and depleting the soil. Crop yields had fallen along with farm incomes. The best timber had been cut. » La TVA répond à un modèle productiviste (agriculture largement irriguée, engrais chimiques, barrage…) que je ne tiens pas à soutenir, mais c’est le fonctionnement de ce schéma de développement qui est intéressant, c’est-à-dire la reprise en main des questions d’énergie couplée à la question agricole pour répondre à des besoins locaux.
Une chance pour les régions faibles
Dans le Mezzogiorno, des décennies de programmes et de subventions n’ont pas vraiment réussi à y développer un modèle économique durable. Il en va de même dans l’Est de l’Allemagne, où les gains de productivité dans le secteur industriel comme dans celui des services impliquent aucune possibilité d’absorber le chômage local. L’économie de l’Est de l’Allemagne, vers la frontière polonaise, est surtout basée sur l’agriculture. Mais celle-ci est menacée. Dans certains supermarchés, le litre de lait importé de Pologne est vendu moins cher que le litre d’eau et bien sûr moins cher que le lait est-allemand. Si l’agriculture locale veut survivre, elle doit se tourner vers la production d’énergie. Une exploitation agricole pourrait partager ses productions en un tiers de produits agricoles, un tiers de carburant pour ses propres besoins et un tiers de carburant à commercialiser (biodiesel, huile végétale pure, bois, paille, biogaz…). Un agriculteur devient alors un énergiculteur et ce schéma est déjà en plein développement. Au moins deux cantons de cette région de l’Est, Barnim et Uckernark, ont décidé d’investir pour devenir 100% autonomes en énergie, uniquement grâce à des EnR produites localement. Des unités de production de biogaz ont été installées dans des fermes et ce modèle se met actuellement en place.
Au sud, un fardeau mal compris
Les pays en développement, dont le PNB représente moins de 10% des PNB des nations industrielles occidentales, sont touchés de plein fouet, mais sont néanmoins obligés de payer les prix des marchés mondiaux pour leurs importations fossiles. Ce fardeau économique est de 10 à 20 fois supérieur à celui supporté par les nations développées. Dans beaucoup de pays pauvres, les importations de produits énergétiques absorbent déjà l’ensemble des revenus d’exportation. En 2005, les coûts des importations de pétrole pour les pays en développement ont augmenté de 100 milliards de dollars ; ce qui représente bien plus que l’ensemble des aides au développement octroyées par toutes les nations industrialisées. Pendant ce temps, les profits des grands groupes travaillant dans ce secteur oligopolistique de l’énergie ont augmenté de façon astronomique : en 2005, Exxon a réalisé un profit de 35 milliards de dollars, Shell de 25 et BP de 22. Il faut donc trouver un autre modèle qui ne soit pas basé sur ces échanges internationaux dans le secteur de l’énergie.
Des réactions internationales inadaptées
Face aux problèmes énergétiques mondiaux et aux questions du réchauffement climatique, des initiatives ont été prises au sommet du G8 de Saint Petersbourg en juillet 2006, en vue d’essayer de trouver une issue à cette impasse. Cependant ces efforts sont illusoires : la renaissance dans le monde entier du nucléaire et la promotion du « charbon propre » pour la production d’électricité sont basées sur le postulat que le système énergétique mondial pourrait rester inchangé, si seulement il n’avait pas d’impact sur le problème des émissions de gaz à effet de serre et du changement climatique. Pour cette raison, des demandes pressantes sont faites auprès des pays producteurs pour qu’ils augmentent leurs quotas de production et pour que les réseaux internationaux d’approvisionnement soient renforcés dans l’intérêt de la sécurité énergétique, même si cela est en contradiction avec les objectifs de protection du climat. Les énergies renouvelables sont présentées elles aussi comme devant se développer, mais elles ne jouent qu’un rôle marginal dans ce genre d’initiatives.
Or, pour continuer d’éviter d’en arriver à la conclusion qu’il faut changer de modèle énergétique, des excuses et des justifications insoutenables sont données. On a par exemple prétendu que le potentiel des renouvelables n’est pas suffisant pour remplacer les énergies nucléaires et fossiles et qu’il est bien trop onéreux de développer ces énergies sur une grande échelle, ce qui revient à dire que les renouvelables constituent un inacceptable fardeau économique et social. Certains affirment en plus que cette mutation prendrait bien trop de temps, ce qui signifie que pour les décennies à venir, l’accent doit rester sur les centrales conventionnelles.
Cinq constatations pour arriver au 100 % renouvelable
- Il faut sortir des schémas mentaux classiques et se confronter à la réalité des choses, croire aux énergies locales et à un changement complet de la donne énergétique.
- Les énergies fossiles seront à substituer par ordre d’importance de leur degré de pollution : d’abord le charbon, puis le pétrole et enfin le gaz.
- L’état doit montrer l’exemple : sur ses bâtiments, pour ses transports…
- Il faut planifier tous les aménagements avec une priorité à l’énergie propre.
- Il faut rapidement palier le déficit de connaissances pour développer le passage vers un autre monde énergétique
C’est ainsi que l’on développera dans ce secteur de l’énergie des emplois locaux non délocalisables, c’est-à-dire non liés à la géopolitique de l’énergie.
Ce 100 % renouvelable n’est pas nouveau
Les possibilités de développer rapidement la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique, afin d’aller vers un système basé uniquement sur ces filières, ont été mises en évidence à diverses occasions : par exemple dès 1978 le groupe de Bellevue avait développé un tel scénario pour la France. La même chose a été faite aux Etats-Unis, et c’est moins connu.
Les Etats-Unis ont pris de plein fouet la crise pétrolière de 1973. Jimmy Carter, président de 1977 à 1981, a tenté de mettre en place une autre politique de l’énergie. Il a continué en cela la politique de Richard Nixon qui avait lancé en 1974 un programme de recherches et de développement des EnR. En 1975, le premier plan de l’agence fédéral pour mettre en place une production de masse de panneaux solaires était prêt.
En 1978, le plan de Jimmy Carter prévoit d’avoir en 2000 23% des besoins énergétiques couverts par le solaire. Un ‘energy independant act’ est voté. Les Etats-Unis sont alors très en avance sur le reste de l’Occident avec leur slogan ‘solar America’.
Ce projet qui a de fortes conséquences géopolitiques est aussi accepté par le Pentagone. Le projet de Carter s’appelle d’ailleurs ‘energy and defense’, il est basé sur le concept ‘dispersed, decentralized and renewable energy sources : alternatives to national vulnerability and war’, qui recommande pour 2050 un approvisionnement énergétique 100% renouvelables pour les USA. Les équipes de Carter chiffrent leur plan et repoussent les critiques qui clament que les coûts en sont trop élevés.
Ils montrent que les seuls coûts directement liés à la production d’énergies renouvelables sont ceux du développement de la technologie. Le coût des combustibles n’est alors plus à payer (la seule exception est la biomasse, car le travail agricole et forestier doit être rémunéré). Les coûts liés à l’équipement diminueront avec le développement de la production en grandes séries et l’amélioration continue des technologies. Cela entraînera une chute régulière du coût des énergies renouvelables, alors que les coûts directs de l’énergie conventionnelle augmenteront constamment. En fait, les énergies renouvelables offrent des avantages politiques et économiques significatifs : les importations d’énergies fossiles seront remplacées par des sources d’énergie indéfiniment disponibles localement et la sécurité énergétique sera renforcée, ce qui aura un impact positif sur la balance des paiements.
Reagan remet tout en cause
L’arrivée de Ronald Reagan change tout. Ronald Reagan dont on sait que sa campagne électorale a été financée par les groupes pétroliers américains. Par la suite, le Président Bush père et même le tandem Clinton/Gore ne reviendront pas sur le plan solaire de Jimmy Carter. Ces politiques traditionnelles correspondent aux intérêts des entreprises pétrolières et d’armement, les secteurs économiques parmi les plus influents de la scène politique américaine dont on a toujours retrouvé et dont on retrouve un grand nombre de représentants dans les gouvernements de Bush père, de Bush fils et de Reagan.
Fondamentalement, dans le domaine de leur politique énergétique, les USA ne se sont jamais remis du changement de cap brutal de Carter à Reagan. Mais aussi dans le domaine environnemental, au niveau de leur politique étrangère et de sécurité. La remise en cause du plan de Jimmy Carter a fait perdre non seulement aux USA, mais aussi au monde entier, 25 ans, et ce, bien qu’à cette époque la crise écologique était perceptible. Dans le simple but de prendre en compte les intérêts à court terme des compagnies énergétiques, le monde a pris un grand risque.
L’Europe, et surtout la France, dans leur refus de la guerre d’Irak sont-elles hypocrites ? Sur le fond, elles restent loyales à Bush, certes elles ne font pas la guerre à ses côtés, mais elles ne remettent pas en cause leur consommation de pétrole. Si l’on dit non à la guerre d’Irak, il faut dire oui aux énergies renouvelables. Si l’Europe avait aujourd’hui le courage de reprendre l’idée lancée par Jimmy Carter, l’Amérique retrouverait goût à des schémas énergétiques oubliés.
Un 100 % renouvelable version autonome ou version ouverte ?
Revenons sur les scénarios Hard et Soft Solar. Faut-il viser le 100% renouvelable avec une indépendance énergétique totale ou importer une partie de ses besoins ? Pour ce cours, j’ai discuté de cette question avec Harry Lehman, directeur de l’institut ISUSI, Institute for Sustainable Solutions and Innovation. Le fruit de cette discussion amène à se pencher sur les conséquences géopolitiques générales, sur les rapports nord-sud, sur les transferts de technologie, voire sur les principes de l’amitié et de l’entraide entre les peuples.
Quand on prend l’hypothèse du 100 % renouvelable sans importation, ce principe est avant tout lié, rappelons le, à un vaste plan d’économies d’énergie. Le Japon peut devenir 100 % renouvelable, l’Europe à 25 aussi et les Etats-Unis également. Selon Harry Lehman, il y aurait en Amérique latine quelques endroits délicats, comme les régions de hauts plateaux. L’Afrique peut atteindre très facilement le 100 % notamment grâce à l’excellent potentiel de sa biomasse et du fait de ses faibles besoins énergétiques globaux. Avec de grands pays comme la Chine et l’Inde, le 100% est aussi possible, mais en développant notamment des centrales solaires thermiques de fortes puissances.
En somme, le potentiel est quasiment mondial. Cette possibilité nous pose au moins une question. Faut-il conserver un minimum d’import et d’export énergétiques entre les pays, afin de maintenir un minimum d’échanges, voire faciliter la mise à niveau énergétique entre le Nord et le Sud ? Ainsi, il existerait la possibilité technique de construire un réseau d’électrique renouvelable autour de la Méditerranée à destination de l’Europe. À partir des sources éoliennes et solaires de l’Afrique du Nord, ce réseau relierait le Proche-Orient, le Liban, la Turquie, le Kosovo… à l’Europe. Celle-ci payerait les ressources renouvelables importées, ce qui permettrait aux pays du sud de développer leurs économies. Ce serait un partenariat pour le développement. L’Europe n’aurait pas besoin de développer sa biomasse pour produire des carburants et pourrait conserver ses surfaces agricoles à des seules fins alimentaires, puisqu’elle possède un meilleur climat que les pays du nord de l’Afrique. Ce serait en somme une sorte de partenariat courant électrique contre nourriture.
Ce type de partenariat pourrait aussi se faire entre l’Amérique du Nord et celle du Sud, qui a un volcanisme important et pourrait facilement l’utiliser pour exporter de l’énergie vers le Nord. En Asie, le Japon, qui est un petit pays, pourrait importer plus d’hydrogène d’autres pays et n’aurait pas à le produire lui-même à des coûts très élevés. En somme, ces échanges permettraient que les renouvelables ne soient pas seulement l’affaire des pays développés, mais aussi le domaine des pays du sud.
La dépendance énergétique des pays du nord serait alors de l’ordre de 20 à 25 %. Ce serait un changement par rapport à aujourd’hui, car nombre de pays développés sont dépendants à 80 ou à 100 % des sources fossiles. Il y aurait bien sûr avec ces 20 à 25 % d’importation une possibilité de chantage des pays du Sud vers le Nord, mais cette dépendance présenterait des avantages pour les deux parties. Citons-en au moins 3 :
- C’est un avantage économique. Ces 20 à 25 % finaux dans la recherche du 100% renouvelable sont les plus chers à obtenir en Europe, au Japon et dans tous les pays densément peuplés.
- On peut développer des schémas win-win, c’est-à-dire que tout le monde y gagne à produire ce courant issu du PV (photovoltaïque), de l’éolien… Des pays peu développés comme l’Egypte, le Liban, la Macédoine, le Kosovo, la Grèce… sont par exemple des zones très ventées. Elles peuvent devenir les grandes régions énergétiques de demain. De tels partenariats leur permettraient de développer leurs ressources renouvelables.
- Dans les régions pétrolières d’aujourd’hui, comme le Moyen Orient, où l’on trouve un fort potentiel solaire, il y a aussi un facteur de coopération à maintenir. Dans ces pays, que l’on qualifiera un jour d’anciennes grandes puissances pétrolières, des exportations de courant renouvelable leur permettrait de préparer en douceur l’après énergie fossile et de maintenir une nouvelle source d’exportation. Ce virage de l’après pétrole est d’autant plus facile à prendre que ces puissances pétrolières ont les capitaux pour investir dans les renouvelables. L’Arabie saoudite pratique d’ailleurs quelques expérimentations solaires.
En conclusion :
Par un schéma 100 % renouvelable ou presque, serions-nous dans un monde plus en paix ? Nous le serions, tout du moins dans le domaine de l’énergie où le monde serait plus apaisé et plus serein. On ne soutiendrait plus des dictatures par intérêts énergétiques. Acheter des surplus d’hydrogène issus de sources renouvelables à l’Islande ou à la Jordanie serait un choix sans trop d’importance. Une certaine stabilité géopolitique serait là. Les Etats-Unis n’auraient plus à avoir un à priori belliqueux contre Hugo Chavez. La Chine ne pousserait plus ses pions en Afrique et l’herbe recommencerait peut-être à pousser sur une partie de l’aéroport de Bakou.
Une dernière remarque sur l’Australie
Il semblerait facile de parler d’un scénario original sur l’Australie 100 % renouvelable. C’est en théorie un pays extraordinaire pour cela. Or il semblerait qu’une telle étude ou une telle ébauche n’existe pas. Dans ce pays à très faible densité, avec une population éparpillée dans quelques grandes villes, avec au bout du compte peu d’instituts dans le domaine de l’énergie, ce n’est peut-être pas étonnant. La majorité des Australiens se considère comme de fiers exportateurs de charbon, d’uranium… autant d’échanges favorables à la croissance économique ! Ils semblent donc loin d’imaginer et de chiffrer les avantages de l’autonomie énergétique !
P.S. Ceux qui sont intéressés peuvent aller faire un tour dans la cheminée d’une tour solaire, en regardant le film suivant réalisé par l’université du RMIT de Melbourne.

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