L’industrie pétrolière mondiale est en train de vivre une révolution qui, tout à la fois, dépasse et explique l’envolée des cours du brut depuis maintenant plus de 5 ans. Les États du Sud y ont pris le pouvoir en quelques années, aidés par quelques pays producteurs du Nord comme la Russie ou le Kazakhstan. Hier, il y a 30 ans, au début des années 70, les Majors, les grandes compagnies américaines et européennes toutes nées dans des pays consommateurs, dictaient leur loi partout en dehors ce qu’on appelait alors le “camp socialiste”, n’hésitant pas à faire renverser les régimes qui osaient leur résister comme le Premier ministre iranien, le Docteur Mohamed Mossadegh coupable d’avoir contesté les droits exhorbitants d’une de ces Majors dans son pays. Les pays producteurs étaient les muets du sérail, ils n’avaient pas voix au chapitre et ne décidaient ni du niveau de la production, ni des prix de vente du brut, ni de l’exploitation des nouvelles découvertes de gisements, toutes décisions stratégiques du ressort exclusif des Majors, les 7 Sœurs. Ils étaient cantonnés au rôle passif de percepteur de redevances sans même être sûr de l’assiette de l’impôt, les quantités produites déclarées par les compagnies qui, du fait de leur statut de concessionnaires, étaient les propriétaires de l’or noir et les seules à connaître le débit exact des puits.
Les dominants d’hier sont aujourd’hui marginalisés, les Majors réduites à 5 (Exxon, Shell, BP, Total et Chevron) contrôlent moins de 10% des réserves mondiales de pétrole. La majorité (plus de 53%) est aux mains des compagnies appartenant aux pays membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) devenue avec le temps un club décidément très sélect ; l’Équateur, qui l’avait quittée en 1992, vient d’y revenir et l’Angola, nouveau géant pétrolier africain, d’y adhérer. Le Président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva dont le pays a découvert en 2006 un gisement pétrolier géant au large de ses côtes méridionales dit vouloir “évidemment” rallier l’OPEP.
À l’or noir s’ajoute l’or tout court. Les recettes pétrolières des membres de l’OPEP atteindront plus de 658 milliards de dollars en 2007, en hausse de 53 milliards sur l’année précédente, et en 2008 762 milliards, soit une hausse de près de 16% ! Les importations ne suivent pas et les balances commerciales sont excédentaires comme jamais : + 146,6 milliards de dollars pour l’Arabie Saoudite, moins peuplée, mais encore + 41,3 milliards pour l’Indonésie qui compte plus de 240 millions d’habitants ou le Vénézuela (+ 23,8 milliards) qui mène pourtant une politique de dépenses publiques très ambitieuse… Résultat, les réserves en devises s’accumulent à des niveaux jamais atteints par des pays plus habitués aux crises cycliques de change. Les producteurs du Moyen-Orient disposeront, selon le Fonds Monétaire International (FMI), de 675 milliards de dollars à fin 2007 dont 277 milliards pour l’Arabie Saoudite, 80 pour la Libye ou 76 pour l’Iran frappé pourtant par des sanctions économiques occidentales. L’Algérie qui était au bord de la cessation de paiements au début de la décennie disposera à la fin de l’année d’un matelas de devises (103,4 miliards de dollars) couvrant plusieurs années d’importations. Que faire de ces montagnes de dollars qui se déprécient tous les jours et dont l’emploi est limité par des discriminations occidentales plus ou moins revendiquées ?
On comprend, dans ces conditions, que les pays producteurs du Sud ne soient guère pressés d’accroître leur production. Le Moyen-Orient, qui dispose de 61,5% des réserves prouvées de pétrole, ne fournit que 31,2% de la production mondiale de brut alors que ses coûts de production sont les plus bas du monde. Ils ont donc le pouvoir d’attendre et de surseoir à une augmentation significative de leurs capacités de production. Quand ils le font, comme l’Arabie Saoudite soucieuse de préserver sa prééminence au sein de l’OPEP, c’est de manière relativement limitée et en comptant sur leurs seules forces. Plus question de faire appel aux compagnies étrangères sinon aux sociétés de services utilisées comme sous-traitants. Il y a 10 ans, au contraire, les pays producteurs du Sud s’ouvraient largement aux Majors et multipliaient les “douceurs” fiscales ou réglementaires pour les attirer.
Un pays, l’Algérie, illustre l’ampleur du revirement. En 2OO2, le nouveau Président de la République Abdelaziz Bouteflika impose au forceps à son opinion un projet d’ouverture du sous-sol saharien aux compagnies étrangères qui les dispense d’être obligatoirement associées à la compagnie nationale, la Sonatrach, pour obtenir un permis de recherche. À peine adoptée, en 2005, la loi sur les hydrocarbures est “gelée” sur ce point capital, l’accès au gisement s’est refermé pour les entreprises pétrolières étrangères en Algérie comme au Vénézuela, au Koweït ou en Russie. Les rares projets qui débouchent le font à des conditions fiscales très dures et les grandes compagnies occidentales, dont la production stagne ou baisse (- 3,3% en moyenne au 3e trimestre 2007 pour Exxon, la première société pétrolière mondiale) doivent en plus faire face aux nouveaux concurrents venus de Chine ou de l’Inde affamés d’énergie. Conséquence, selon l’Agence Internationale pour l’Énergie (IEA) qui représente les intérêts des pays occidentaux, il manquera en 2015 quelque 12,5 millions de barils par jour, soit 15% de la production actuelle.
Un cauchemar hante pourtant les pays producteurs du Sud, la situation actuelle qui est en leur faveur, est-elle durable ? Si la production mondiale n’augmente plus aussi vite que la demande, la pénurie et les prix élevés ne conduiront-ils pas à un changement fondamental du comportement des pays consommateurs qui cantonneront le pétrole à un seul débouché, le transport terrestre et aérien. Un blocage prolongé de l’industrie pétrolière mondiale ne serait bon pour personne.

envoyer par mail


