Si certaines conséquences du quadruplement des prix du pétrole entre le début de 2003 et la fin de 2007 étaient bien prévisibles, d’autres, probablement plus importantes, l’étaient beaucoup moins.
La conséquence la plus immédiate et la plus visible a bien sûr été jusqu’ici une montée en flèche des revenus pétroliers des pays exportateurs suite aussi bien à l’explosion des prix qu’à une forte augmentation des exportations. Pour l’ensemble des pays membres de l’OPEP, la valeur de leurs exportations pétrolières a plus que triplé depuis 2002, année qui a précédé l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, en passant de 255,6 milliards de dollars en 2003 à 649,5 milliards de dollars en 2006. Un nouveau palier d’environ 715 milliards est attendu pour 2007. Les autres pays non-OPEP comme la Russie et la Norvège ont eux aussi bénéficié, dans quasiment la même proportion, de cette hausse des prix du pétrole et du gaz naturel qu’ils exportent.
En ce qui concerne tout particulièrement les pays arabes, leurs revenus pétroliers ont pratiquement quintuplé, en dollars courants, en bondissant de 109,5 milliards de dollars en 1999 à 472 milliards de dollars en 2006. Un total de 520 milliards de dollars est attendu pour 2007.
Ce gonflement des revenus générés par les exportations pétrolières, sans oublier les revenus gaziers pour certains pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, a conduit à une remarquable aisance financière qui s’est traduite pour les pays arabes par d’importants excédents de leurs balances des paiements, le désendettement, le lancement de méga-projets et l’accumulation d’énormes réserves de change qui dépassent aujourd’hui celles de la Chine, du Japon et de la Russie réunis. Elle s’est aussi traduite par un développement phénoménal des moyens financiers et des activités des fonds souverains à travers lesquels les autorités publiques des pays concernés s’imposent de plus en plus comme des acteurs majeurs sur les marchés financiers internationaux. Tout dernièrement, ces fonds ont beaucoup fait parler d’eux avec l’acquisition, en septembre 2007, par la Qatar Investment Authority de 20% du London Stock Exchange pour $1,36 milliard et l’achat, à la même date, par la holding publique Borse Dubaï de 28% du London Stock Exchange et de 19,9% du Nasdaq. Toujours en septembre, la Qatar Investment Authority a annoncé l’achat, pour $470 millions, de 10% de l’OMX, tandis que la Mubadala Development Co., créée par Abou Dhabi, achetait pour $1,35 milliard 7,5% du Carlyle Group. Entre-temps, le Qatar a accompli un nouveau et grand pas sur la voie de la prise de contrôle pour plus de $21 milliards de la chaîne de grands magasins britannique J. Sainsbury Plc. Ce sont là autant de nouvelles acquisitions qui s’ajoutent à celles opérées dans le passé pour le contrôle ou la prise de participations dans des banques occidentales (Barclays, Bear and Stearns, etc.), des projets immobiliers et touristiques, des ports, diverses sociétés industrielles ou autres comme le groupe de casinos MGM Mirage de Las Vegas.
Selon une étude réalisée récemment par la banque d’investissement Morgan Stanley, six pays arabes détiennent des fonds souverains qui figurent parmi les 20 plus grands fonds de ce genre dans le monde. Ils disposent au total de $1.557 milliards d’actifs, soit 55% du total des actifs des 20 plus grands fonds souverains, estimés à $2.830 milliards à fin septembre 2007. Ce total pourrait passer à $10.000-12.000 milliards à l’horizon 2015. Avec des actifs estimés à $875 milliards, l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA) figure en tête de liste des fonds souverains. Elle est suivie du Government Pension Fonds-Global norvégien ($341 milliards), du GIC de Singapour ($330 milliards), de divers fonds séoudiens ($300 milliards), du Reserve Fund for Future Generations du Koweit ($250 milliards) et de la China Investment Corp. ($200 milliards) lancée en septembre dernier. La Russie a pour sa part lancé en février de cette année un Fonds de Stabilisation de $24 milliards.
Alors que, dans le passé, les pays exportateurs de pétrole plaçaient une très grande partie de leurs avoirs financiers dans des obligations ou bons du Trésor aux Etats-Unis et dans d’autres pays occidentaux, la stratégie d’investissement des fonds souverains est de plus en plus marquée par le souci de diversification et la recherche des placements les plus rénumérateurs. Dans l’ensemble, leur politique et leurs objectifs sont en ligne avec ceux des fonds privés comme KKR, Bain Capital, Blackstone, Carlyle ou PAI. Dans bien des cas, comme par exemple les deux fonds de Singapour ou le fonds norvégien, ils ne cherchent même pas à avoir une majorité de contrôle à travers les participations qu’ils prennent.
Ceci n’a pas empêché que le développement phénoménal des fonds souverains suscite la défiance dans les pays occidentaux. Tout comme les fonds spéculatifs (hedge funds) en avril 2007, les activités des fonds souverains ont fait l’objet d’inquiétudes et d’interrogations à l’occasion de la réunion des ministres des Finances du G7 en octobre 2007 à Washington. Bien qu’aucune mesure n’ait été décidée à ce sujet, il est certain que les gouvernements des pays occidentaux surveilleront de près les activités de certains fonds publics, notamment ceux de la Russie et de la Chine, pour les empêcher de jouer le rôle de cheval de Troie dans des bastions considérés comme stratégiques comme la défense et l’énergie.
Les nouvelles menaces concernent moins l’économie mondiale que la sécurité des approvisionnements
Contrairement à la montée en puissance des pays exportateurs qui n’est bien sûr pas une surprise, l’accroissement des prix de l’énergie a eu bien d’autres conséquences dont certaines étaient complètement inattendues.
Il en est tout d’abord ainsi de l’impact du quadruplement des prix du pétrole sur l’économie mondiale. Ce qui se passe depuis plus de quatre ans sous nos yeux dément en effet le credo répété depuis plus de 30 ans et selon lequel l’augmentation des prix du pétrole serait le principal facteur ou l’un des principaux facteurs d’inflation, et la principale menace ou l’une des principales menaces à la croissance économique mondiale.
Malgré la nouvelle flambée des prix du pétrole, qui s’est du reste accompagnée au cours des quatre dernières années d’un accroissement exceptionnel de 21,7% des échanges pétroliers internationaux, les principaux indicateurs économiques ont été très positifs. A commencer par les taux de croissance du PIB qui, au lieu de se ralentir comme on pouvait le craindre, ont plus que doublé en passant, au niveau mondial, de 1,6-1,9% en 2001/2002 à 4,3% en 2005 et 5,5% en 2006. Pour 2007 et 2008, les prévisions établies avant la crise des crédits hypothécaires aux Etats-Unis tablaient sur un taux annuel de 5%. Non moins remarquable est le fait que les pays “émergents” et “en voie de développement”, considérés comme particulièrement vulnérables à la hausse des prix du pétrole, ont enregistré des taux de croissance allant de 2,94% en 2002 à 7,5% en 2005 et 8,1% en 2006.
Tout aussi positif dans ce contexte de forte croissance est le contrôle de l’inflation. Dans les pays industrialisés importateurs de pétrole, l’accroissement des prix à la consommation s’est limité à 2,3% en 2005 et 2006, et il est prévu qu’il tomberait à 2 ou 2,1% en 2007-2008, soit grosso modo les niveaux enregistrés au cours des années qui ont précédé la dernière flambée des prix de l’énergie. La même observation est valable pour les pays émergents où l’inflation continue à osciller aux alentours de 5-6%.
Ce cercle vertueux constitué par une forte expansion économique, des taux d’intérêt bas ou relativement modérés et l’absence de tensions inflationnistes est bien illustré par l’explosion des valeurs boursières. A New York, le Dow Jones a, pour la première fois dans son histoire de 111 ans, battu en juillet dernier le record absolu de 14.000 points, avant de se replier, suite à la crise des crédits “subprime”, à 13.778,5 le 24 septembre, soit une hausse de 78,8% par rapport à son niveau de 7.710 points à la veille de l’invasion de l’Irak en mars 2003. En Europe, l’Euro Stock 50 a entre-temps plus que doublé en passant de 2.034 à 4.370 points.
Nouvelles causes d’insécurité
Depuis la dernière guerre d’Irak de mars 2003, les préoccupations concernant la sécurité énergétique se sont considérablement aggravées et portent désormais non plus seulement sur les exportations du Moyen-Orient, mais aussi sur l’ensemble du système mondial de production, de raffinage et de transport du pétrole et du gaz naturel.
Cette situation est aux antipodes de ce que beaucoup pensaient ou espéraient avant mars 2003, tout comme elle est à l’opposé du sentiment qui prévalait au lendemain de la guerre du Golfe de 1990/91 et de la libération du Koweit par les Etats-Unis et leurs alliés. A cette époque, M. James Schlesinger, ancien secrétaire d’Etat américain à l’Energie et à la Défense, affirmait devant le 15ème Congrès du Conseil Mondial de l’Energie tenu en septembre 1992 à Madrid, que, selon de hauts responsables de l’administration Bush père, “Ce que le peuple américain a retenu de la guerre du Golfe, c’est qu’il est bien plus facile et bien plus drôle d’aller botter les fesses des gens au Moyen-Orient que de faire des sacrifices pour limiter la dépendance vis-à-vis du pétrole importé”. M. Schlesinger avait explicité sa pensée en soulignant que, suite à l’effondrement de l’URSS et à la disparition de la menace soviétique sur les gisements du Moyen-Orient, les craintes concernant la sécurité d’approvisionnement s’étaient fortement estompées aux Etats-Unis, et que le niveau relativement bas des prix du pétrole, qui contribue à la chute de la production nationale et à l’accroissement des importations, n’était plus vraiment un sujet d’inquiétude.
Les choses ont bien changé au cours des cinq dernières années avec la multiplication des menaces, réelles ou potentielles, qui pèsent sur l’ensemble de la chaîne pétrolière. La première et la plus visible de ces menaces a bien sûr été la situation chaotique dans l’un des principaux pays exportateurs, l’Irak, et la fréquence des attentats et des sabotages qui ont affecté les installations pétrolières dans ce pays. Une autre raison d’inquiétude réside dans le fait qu’au lieu de baisser, comme il était possible de s’y attendre, les prix ont explosé en passant, pour la moyenne du panier OPEP, de $24,36/b (baril) en 2002 à 61 dollars en 2006.
Le nouveau malaise généré par des causes aussi diverses que le terrorisme, la montée en flèche des prix ou la saturation des capacités de production et de raffinage est également alimenté par des perspectives d’avenir pas très rassurantes. Ces perspectives concernent tout d’abord l’instabilité politique de bon nombre de pays grands exportateurs de pétrole et l’émergence d’une nouvelle forme particulièrement virulente de terrorisme international. Elles concernent aussi l’accélération du rythme d’augmentation des besoins pétroliers mondiaux. D’autant plus que cette accélération coïncide avec les nouveaux points d’interrogation au sujet du volume réel des réserves pétrolières et de la date du Peak Oil. En d’autres termes, la question qui se pose désormais ne consiste plus seulement à savoir si les capacités peuvent être développées à temps pour satisfaire des besoins qui vont rapidement en croissant mais aussi, et surtout, à savoir pour combien de temps encore et jusqu’où la production pourrait être augmentée.
Une autre cause sérieuse d’inquiétude provient du fait que le déclin de la production domestique aux Etats-Unis et, dans peu d’années, en Europe occidentale s’accompagne d’un accroissement rapide de la consommation dans ces régions et ailleurs dans le monde. D’où une progression phénoménale des échanges pétroliers inter-régionaux qui ont augmenté de 7,39 millions de barils par jour (+18,2%) en l’espace de cinq ans seulement, en passant de 40,72 mbj en 1999 à 48,11 mbj en 2004. Au cours des dix prochaines années, une nouvelle augmentation de quelque 17 mbj est attendue, avec des échanges pétroliers mondiaux estimés à 65 mbj en 2015, soit près du double des 34,12 mbj du temps du premier choc de 1973.
Dans ce contexte marqué par des besoins de plus en plus grands pour une ressource qui risque de devenir de plus en plus rare, le principal danger qui menace la sécurité réside dans la concurrence et le risque de conflits entre les principaux consommateurs. Les Etats-Unis, les grands pays européens, la Chine, le Japon et, depuis peu, l’Inde et la Malaisie, se sont ainsi engagés dans une nouvelle course pour le pétrole afin de prendre pied dans les pays détenteurs de réserves et contrôler les routes terrestres et maritimes qui relient les centres de production aux grandes zones de consommation.
Cette rivalité est bien illustrée par les grandes manoeuvres qui se poursuivent autour des voies d’évacuation du pétrole enclavé de la Caspienne. Le nouvel oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) qui pourra, à partir de la fin de cette année, évacuer le pétrole de l’Azerbaïdjan et, peut-être, du Kazakhstan vers la côte méditerranéenne, via la Géorgie, marque la fin de l’emprise russe sur les routes du pétrole de la Caspienne évacué jusqu’ici via le pipeline Atyrau-Samara et le terminal russe de Novorossisk.
Pour sécuriser autant que faire se peut ses approvisionnements, la Chine s’est pour sa part lancée dans une vaste stratégie fondée sur le développement de ses propres sources d’approvisionnement à l’étranger, sur la constitution de réserves stratégiques de 90 jours de consommation et sur l’accroissement de la part du gaz qui a l’avantage d’exister en Asie, et donc loin des routes contrôlées par les Etats- Unis. Le scénario catastrophe pour la Chine serait un conflit militaire autour de Taïwan qui provoquerait un affrontement armé avec les Etats-Unis et conduirait la U.S. Navy à barrer la route de 12.000 km qui sépare le détroit d’Ormouz du golfe de Shangaï.
Au-delà des préoccupations propres à tel ou tel pays, et au-delà des défis d’ordre technique et écologique, la nouvelle et redoutable menace qui pèse sur la sécurité énergétique concerne l’épuisement des réserves de pétrole bon marché et le développement à temps d’autres sources d’énergie. Après avoir opposé les pays exportateurs aux pays consommateurs par suite notamment de l’embargo arabe de 1973/74 et de la révolution iranienne de 1979/80, le problème de la sécurité énergétique est de plus en plus un problème de rareté qui accentue la rivalité et aggrave les risques de conflits entre les principaux pays consommateurs.

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