Le changement climatique repose aujourd’hui sur deux certitudes : de un, il se passe maintenant. De deux, une de ses causes est anthropique : l’homme émet trop de gaz à effets de serre. Parmi les comportements humains récriminés, le transport routier est régulièrement pointé du doigt. Pourtant, une autre activité pèse lourdement sur l’environnement : se loger. Et il est d’autant plus intéressant d’agir sur ce secteur qu’il présente selon la Commission Européenne le plus gros potentiel d’économie d’énergie (27% de l’énergie utilisée) [1].
L’Union européenne a bien compris l’importance d’agir sur le secteur du bâtiment puisqu’elle a adopté en 2002 [2] une directive Performance énergétique des bâtiments [3].
Celle-ci fixe des exigences en ce qui concerne le cadre général d’une méthode de calcul de la performance énergétique intégrée des bâtiments, l’application d’exigences minimales en matière de performance énergétique aux bâtiments neufs, ainsi qu’aux bâtiments existants de grande taille lorsque ces derniers font l’objet de travaux de rénovation importants. La directive porte sur l’isolation thermique, la ventilation, l’éclairage, et les installations techniques pour le chauffage et la climatisation.
Mais face à ce défi, ni les pays, ni les personnes ne partent sur un même pied.
Des pays logés à différentes enseignes…
Les pays d’abord. Le parc immobilier de chaque nation a grandi à des rythmes différents pendant le 20e siècle. Si plus de la moitié des parcs de logement irlandais et chypriote ont été construits après 1980, seuls 14% des bâtiments anglais et allemands se sont érigés dans le même laps de temps. Le parc anglais notamment est vieux, avec 62% de ses murs datant d’avant 1970 (une maison sur cinq outre-manche date d’avant 1919 !) [4]. Ces longévités riment avec vétusté, mauvaise isolation et donc déperdition de chaleurs, et perte d’énergie.
…Et des pauvres mal lotis
Mais quel que soit le pays d’habitation, chaque année, le coût toujours plus important de l’énergie fossile va affaiblir un peu plus les démunis, incapables soit d’acquérir un logement, soit de rénover leur lieu locatif. En Europe, une étude a démontré que les 20% de ménages ayant le revenu le plus faible consacrait 37% au logement, tandis que le quintile supérieur (les 20% de ménages ayant le revenu disponible équivalent le plus élevé), en dépensait 31% [5]. Sans investissement dans leurs logements, les revenus les moins élevés dépenseront toujours plus pour se loger et se chauffer.
Posséder un bien immobilier leur permettrait de profiter des primes et abattements fiscaux que les Etats mettent en place pour encourager les économies d’énergie. Las. L’investissement est hors de portée. De plus en plus. Une étude de la Royal Institution of Chartered Surveyors (RICS) [6] portant sur l’an 2005 distinguait trois catégories de pays européens en termes de prix des logements : les pays qui connaissent des hausses considérables, supérieures à 10% (la France, l’Espagne, l’Irlande et le Royaume-Uni, voire la Pologne), ceux où la hausse des prix immobiliers est forte, autour de 5% (la Belgique, la Suède, la Finlande, le Portugal, l’Italie et le Danemark), les pays enfin où la hausse des prix est faible ou nulle (les Pays-Bas, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche et la Grèce) [7].
Face à ces augmentations en cascade dans la plupart des pays, la location reste la seule voie pour s’abriter.
Dans les pays qui organisent le logement social, ces habitations bon marché et souvent mal isolées sont prises d’assaut. Des pénuries existent en Belgique, France [8] ou en Hollande. Et ces difficultés sont généralisées : en Hongrie, seul 8 à 9% du parc de logement est en location, avec un taux bas de logement social. Trouver un logement abordable en Espagne est une sinécure. L’Irlande se remet à peine d’une augmentation des prix des loyers de 40% en 1998. La Slovénie, la Hongrie et la Lettonie constatent l’état piteux des leurs logements sociaux [9].
Isoler les démunis
Une des clés pour éviter le cercle vicieux d’un logement social toujours plus coûteux en énergie serait de rendre ces bâtiments en basse énergie, voire passifs [10]. Le logement social en Europe (reconnu comme une mission d’intérêt général) peut recevoir des aides des Etats sans passer par un accord de la Commission européenne. Ces aides pourraient ainsi se concentrer sur les performances énergétiques des bâtiments. Les Fonds structurels européens permettraient aux Etats d’investir dans leurs logements sociaux, de les rénover afin de réduire le coût énergétique de location.
Le cas contraire augmenterait les inégalités sociales, car les aides des Etats pour réduire la consommation d’énergie visent essentiellement les revenus moyens, pouvant envisager de rénover leur habitat ou d’en construire un neuf selon des normes énergétiques à jour. Soutenir les ménages à faibles revenus en réduisant leur facture d’énergie par des investissements dans leurs logements est aussi avantageux pour les organismes publics propriétaires.
Sebastian Moreno, architecte spécialisé dans les maisons passives, pense ainsi que la collectivité serait gagnante à bâtir des logements sociaux à basse énergie avec charges incluses : « L’organisme (public, NDLR) inclurait les charges dans la location et garantirait 20-22 degrés toute l’année. Tout le monde est gagnant. Quand un ménage doit payer 300 euros de loyer et la même chose de chauffage, ils se chauffent d’abord. Le système évite donc les loyers impayés, et gère le patrimoine en bon père de famille » [11].
Cette perspective semble plus réjouissante que les allocations aux logements en France, absorbées par les augmentations des loyers [12], ou le Fond social [13] mis en place en Belgique pour payer la facture de chauffage de plus pauvres. Cette mesure d’urgence est nécessaire mais sans autre politique énergétique, elle transformera les logements sociaux en tonneaux de Danaïde.
Le changement en cours ?
Des initiatives couplant logements sociaux et performances énergétiques existent déjà. Des logements sociaux passifs en Allemagne (où le parc a essentiellement été reconstruit juste après la Seconde guerre mondiale) permettent une économie de 80% d’énergie par rapport à d’autres logements rénovés selon les normes standards. En Belgique, le projet social « Iles aux Oiseaux » à Mons rénove des immeubles construits il y a 40 ans, et construit 210 logements basse énergie et 29 logements passifs.
Plus connu, le projet BedZED (Beddington Zero Energy (fossil) Development) au Sud de Londres consacre un tiers de ses habitations au logement social tandis que le quartier de Kronsberg [14] à Hanovre (Allemagne) affiche haut et fort des performances en termes de respect de l’environnement et de mixité sociale (avec 2700 logements sociaux). Ces exemples démontrent que logement passif, bien que légèrement plus coûteux à la construction, peut et doit rimer avec logement social. Sinon, la performance énergétique des bâtiments pourrait être une nouvelle discrimination sociale. Mal isolés, les pauvres payeraient toujours plus. Les riches payeraient toujours moins. De quoi de plus en plus les…isolés.
Complément
Voir aussi : High Rise Buildings and Energy. Another Kind of Bank´s Secret par Werner Neumann



