Bologne, 8 mars 2006

Le Péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliensit

Conférence de Dominique Vidal

Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens qui vivaient sur les territoires finalement occupés par Israël ont dû quitter leurs foyers. Une véritable bataille de propagande oppose depuis cinquante ans deux versions de cet exode.

18 novembre 2008, par Dominique Vidal
envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Pour les historiens palestiniens et arabes, il s’agit d’une expulsion. La majorité de ces 700 000 à 900 000 réfugiés ont été contraints au départ, au cours des affrontements judéo-palestiniens, puis de la guerre israélo-arabe, dans le cadre d’un plan politico-militaire jalonné de nombreux massacres. C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi, dans son essai « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine » [1] , et, plus récemment, par Elias Sanbar dans Palestine 1948. L’Expulsion [2].
  • Selon l’historiographie israélienne traditionnelle, au contraire, les réfugiés – 500.000 au maximum – seraient partis volontairement, répondant aux appels des dirigeants arabes qui leur auraient promis un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables juifs n’auraient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer – en premier lieu celui de Deir Yassine, le 9 avril 1948 – auraient été le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir.

Dès les années 1950, quelques personnalités israéliennes, liées notamment au parti sioniste-socialiste de gauche Mapam ainsi qu’au Parti communiste, contestaient cette thèse. Depuis la seconde moitié des années 80, elles ont été rejointes dans leur critique par un certain nombre de journalistes et de chercheurs : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et Benny Morris – c’est ce dernier, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui a donné le signal du scandale et inventé l’expression « nouveaux historiens » [3]. Au point de s’attirer les remontrances plus ou moins acerbes d’historiens plus ou moins orthodoxes [4] qui s’efforcent de faire barrage à cette « révision » de l’histoire d’Israël.

Curieusement, aucun des ouvrages des « nouveaux historiens » - les premiers sont pourtant parus depuis dix-huit ans - n’a eu l’heur de plaire aux éditeurs français : seuls deux livres de Tom Segev (qui ne traitent pas de la guerre israélo-arabe) ont été traduits. Comment accepter qu’une contribution aussi importante à des événements fondateurs du Proche-Orient contemporain, disponible en anglais et en hébreu, reste inaccessible au public francophone ? Avec le soutien des Editions de l’Atelier et l’aide de mon confrère Joseph Algazy, journaliste au quotidien Haaretz, j’ai donc décidé de pallier cet « oubli » en publiant un livre intitulé Le Péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens.

Avant de résumer les thèses de ces derniers, il faut préciser que deux phénomènes se sont conjugués pour les inciter à se pencher sur ce passé :

  • Le premier, c’est bien sûr l’ouverture, à partir de 1978, des archives israéliennes concernant cette période : les chercheurs y puisent l’essentiel de leurs sources. C’est d’ailleurs à la fois leur force et leur faiblesse : ils semblent ignorer presque entièrement les archives des États arabes, il est vrai peu accessibles, de même que la mémoire orale des Palestiniens, que d’autres cependant s’attachent à recueillir. Or, comme le note à juste titre historien palestinien Nur Masalha, « l’histoire et l’historiographie ne devraient pas nécessairement être écrites, exclusivement ou essentiellement, par les vainqueurs » [5].
  • Mais la plongée dans les archives israéliennes - ainsi qu’américaines et britanniques - n’aurait pas été si fructueuse si les années suivant leur ouverture n’avaient pas été marquées par la guerre du Liban et le déclenchement de l’Intifada. Bref, les « nouveaux historiens » mettent à jour l’origine du problème palestinien alors même que celui-ci revient au premier plan et appelle des solutions nouvelles.

Synthétiser en quelques minutes des années de recherches historiques est une impossible gageure. Disons, pour schématiser, que les « nouveaux historiens » ébranlent en particulier trois mythes :

  • Le premier, c’est la menace mortelle qui aurait pesé sur Israël à l’époque. Comme l’écrit Benny Morris dans 1948 and After, « la carte qui montre un minuscule Israël et un environnement arabe géant ne reflétait pas – et, jusqu’ici, ne reflète toujours pas – avec exactitude le véritable rapport des forces militaires dans la région » [6].

Contrairement à la légende dépeignant un frêle État juif à peine né et déjà confronté aux redoutables armées d’un puissant monde arabe, les « nouveaux historiens » confirment la supériorité croissante des forces israéliennes (en effectifs, armement, entraînement, coordination, motivation...) à la seule exception – peut-être – de la courte période qui va du 15 mai au 11 juin 1948.

A quoi s’ajoutent, pour Israël, l’appui politique des États-Unis (en tout cas de leur présidence) et le soutien diplomatique et militaire de l’URSS – à l’époque, même lorsque la répression s’abattra sur les juifs soviétiques, le Kremlin continuera de livrer des armes à Israël et de le défendre inconditionnellement à l’ONU.

Dernier élément, décisif, étudié par Avi Shlaïm dans Collusion across the Jordan : l’accord tacite passé le 17 novembre 1947 (douze jours avant le plan de partage des Nations unies) par Golda Meïr avec le roi Abdallah de Transjordanie. Il constitue une garantie stratégique majeure pour Israël : la Légion arabe, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à ne pas franchir les frontières du territoire alloué à l’État juif en échange de la possibilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe. Assuré, dès février 1948, du feu vert explicite du secrétaire au Foreign Office, Ernest Bevin, ce plan sera effectivement mis en œuvre.

Comme le Haut comité arabe (palestinien) et l’ensemble des Etats arabes, la Transjordanie a rejeté le plan de partage de l’ONU. Si bien que la Légion arabe participe à la guerre à partir du 15 mai 1948. Mais elle ne pénètre jamais en territoire israélien et ne prend jamais l’initiative d’une bataille d’envergure contre Tsahal – sauf à Jérusalem, exclue de l’accord.

D’ailleurs, le schéma du 17 novembre 1947 se substituera bel et bien, à la fin des hostilités, au plan de partage du 29 novembre : la Jordanie occupera et annexera la partie arabe de la Palestine, moins les zones conquises par Israël (qui a augmenté sa superficie d’un tiers) et la bande de Gaza occupée par l’Égypte...

  • Le deuxième mythe concerne la volonté de paix qu’aurait manifestée Israël au lendemain de la guerre. Organisée par la Commission de conciliation sur la Palestine sur décision de l’Assemblée générale des Nations unies du 11 décembre 1948 – celle qui affirme le droit au retour ou à une compensation des réfugiés –, la conférence de Lausanne a notamment été étudiée par Avi Shlaïm, dans le livre déjà cité, et par Ilan Pappé dans The Making of the Arab-Israeli Conflict. Leurs conclusions contredisent largement la thèse traditionnelle.

Les archives montrent que, dans une première phase, Israël fait preuve d’ouverture : le 12 mai 1949, sa délégation ratifie, avec celles des Etats arabes, un protocole réaffirmant à la fois le plan de partage des Nations unies et le droit au retour des réfugiés. Mais, ce même 12 mai 1949, l’Etat juif est admis à l’ONU. Dès lors, confiera peu après Walter Eytan, codirecteur général du ministère israélien des Affaires étrangères, « mon principal objectif était de commencer à saper le protocole du 12 mai, que nous avions été contraints de signer dans le cadre de notre bataille pour être admis aux Nations unies » [7]. De fait, Lausanne finira dans l’impasse. Et Eliahou Sasson, le chef de la délégation israélienne, confiera : « Le facteur qui bloque, c’est aujourd’hui Israël. Par sa position et ses demandes actuelles, Israël rend la seconde partie de la Palestine inutilisable pour tout projet, sauf un - son annexion par un des États voisins, en l’occurrence la Transjordanie » [8].

La meilleure preuve de la mauvaise volonté israélienne, c’est la manière dont David Ben Gourion rejette l’offre incroyable du nouveau président syrien, Husni Zaïm, qui propose non seulement de faire la paix avec Israël, mais aussi d’accueillir 200 000 à 300 000 réfugiés palestiniens. Le temps que Tel Aviv prenne conscience de l’intérêt de la suggestion, il est trop tard : Zaïm est renversé par un coup d’État militaire...

Bref, conclut Ilan Pappé, « contrairement aux opinions de nombreux historiens et au mythe israélien concernant la guerre de 1948, il y avait bien des leaders arabes qui recherchaient la paix avec le nouvel État juif au milieu d’eux, et certains d’entre eux subirent des rebuffades de la part d’Israël » [9].

  • Mais le mythe le plus sérieusement ébranlé concerne l’exode des Palestiniens. Résumons.

Benny Morris le montre, les archives réfutent formellement la thèse de l’appel arabe à la fuite. « Il n’existe pas de preuve attestant, écrit-il, que les États arabes et le Haut Comité arabe [HCA, palestinien] souhaitaient un exode de masse ou qu’ils aient publié une directive générale ou des appels invitant les Palestiniens à fuir leurs foyers (même si, dans certaines zones, les habitants de villages spécifiques ont reçu de commandants arabes ou du HCA l’ordre de partir, essentiellement pour des raisons stratégiques) » [10]. Quant aux fameuses exhortations qu’auraient diffusées les radios arabes, on sait depuis l’étude systématique, à la fin des années 1950, de leurs programmes enregistrés par la BBC qu’il s’agit d’inventions pures et simples [11].

Certes, dans les semaines suivant le plan de partage, il y eut 70 000 à 80 000 départs volontaires, pour l’essentiel de riches propriétaires terriens et des membres de la bourgeoisie urbaine. Mais après ? Le premier bilan dressé par les Services de renseignement de la Hagana, daté du 30 juin 1948, estime à 391 000 le nombre de Palestiniens ayant déjà quitté le territoire alors aux mains d’Israël. « Au moins 55 % du total de l’exode ont été causés par nos opérations », écrivent les experts, qui ajoutent les opérations des dissidents de l’Irgoun et du Lehi « qui ont directement causé environ 15 % de l’émigration ». Au total, 70 % des départs sont donc dus aux opérations des forces juives, officielles ou dissidentes. Avec 2 % attribués aux ordres d’expulsion explicites donnés par les soldats juifs et 1 % à leur guerre psychologique, on arrive ainsi à 73 % de départs directement provoqués par les Israéliens. De surcroît, dans 22 % de cas, le rapport met en cause les « peurs » et la « crise de confiance » répandues dans la population palestinienne. Quant aux appels arabes locaux à la fuite, ils n’entrent en ligne de compte que dans 5 % des cas....

A partir de la reprise des combats, en juillet 1948, la volonté d’expulsion ne fait plus le moindre doute. Un symbole : l’opération de Lydda et de Ramleh, le 12 juillet 1948. « Expulsez-les !  » a dit David Ben Gourion à Igal Allon et Itzhak Rabin – récit censuré dans les Mémoires de ce dernier, mais publié dans le New York Times [12]. De fait, la violente répression (250 morts, dont des prisonniers désarmés) est suivie de l’évacuation forcée, accompagnée d’exécutions sommaires et de pillages, de quelque 70 000 civils palestiniens des deux villes – soit près de 10 % de l’exode total de 1947-1949 ! Des scénarios similaires seront mis en œuvre durant l’été, l’automne et l’hiver du Nord (la Galilée) au Sud (la plaine côtière et le Néguev). Autant d’opérations ponctuées d’atrocités, dont Aharon Zisling, en charge de l’Agriculture, dira au Conseil des ministres, le 17 novembre 1948 : « Je n’ai pu dormir de la nuit. Ce qui est en cours blesse mon âme, celle de ma famille et celle de nous tous (...) Maintenant les Juifs aussi se conduisent comme des nazis et mon être entier en est ébranlé » [13].

Ces Palestiniens qu’on expulse, on fait en même temps main basse sur leurs biens. L’été 1948 voit se généraliser la politique de destruction des villages arabes, puis, de plus en plus, leur simple restructuration de façon à accueillir rapidement les nouveaux immigrants juifs. La Loi sur les « propriétés abandonnées » – destinée à rendre possible la saisie des biens de toute personne « absente » – « légalise », en décembre 1948, la confiscation. Israël mettra ainsi la main sur 73.000 pièces d’habitation dans des maisons abandonnées, 7.800 boutiques, ateliers et entrepôts, 5 millions de livres palestiniennes sur des comptes en banque et – surtout – 300.000 hectares de terres [14].

Dans 1948 and After, Benny Morris revient plus longuement sur le rôle joué par Yosef Weitz, alors directeur du département foncier du Fonds national juif [15]. Dans son Journal, le 20 décembre 1940, ce sioniste aux convictions tranchées confiait sans détours : « Il doit être clair qu’il n’y a pas de place pour deux peuples dans ce pays (...) et la seule solution, c’est la Terre d’Israël sans Arabes (...) Il n’y a pas d’autre moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins (...) Pas un village ne doit rester, pas une tribu bédouine. »

Ce programme radical, sept ans plus tard, Yosef Weitz va pouvoir l’appliquer lui-même. Dès janvier 1948, il orchestre, ici et là, l’expulsion des Palestiniens. En avril, il obtient la constitution d’« un organisme qui dirige la guerre avec pour but l’éviction d’autant d’Arabes que possible ». Informel jusqu’à fin juin, officiel ensuite, le « Comité du transfert » supervise la destruction des villages arabes abandonnés ou leur repeuplement par de nouveaux immigrants juifs. Bref, quand David Ben Gourion déclare au Conseil des ministres, le 16 juin 1948, vouloir éviter « à tout prix » le retour des réfugiés, il s’agit, non d’une phrase en l’air, mais d’un programme politique très concret...

Entre historiens anciens et nouveaux, et au sein même de la nouvelle école, le débat le plus vif porte sur la nature de la politique arabe du Yichouv et de ses forces armées durant les six premiers mois de 1948. Dans son premier livre, The Birth, Benny Morris s’en tenait à une thèse « centriste » : « Le problème palestinien, assurait-il, est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe » [16]. Il a nuancé cette appréciation dans son deuxième livre, 1948, en définissant le transfert comme « un processus cumulatif, aux causes enchevêtrées, mais [avec] un déclencheur majeur, un coup de grâce [en français dans le texte], en forme d’assaut de la Hagana, de l’Irgoun ou des Forces de défense d’Israël dans chaque localité » [17]. Benny Morris nie cependant l’existence d’un plan d’expulsion, et tend à disculper David Ben Gourion, président de l’Agence juive, puis Premier ministre et ministre de la Défense du jeune État d’Israël. Peut-être tactique, cette attitude contredit en tout cas nombre d’éléments que l’historien rapporte lui-même :

  • Benny Morris souligne l’engagement de longue date de Ben Gourion en faveur du projet de « transfert » (notamment à partir de 1937, en réponse à la Commission Peel). Il nous apprend de surcroît, archives à l’appui, que les textes du mouvement sioniste comme les Journaux de ses dirigeants ont été systématiquement expurgés pour gommer les allusions au « transfert » et les opérations d’expulsion, envisagées ou réalisées.
  • Benny Morris décrit en permanence Ben Gourion menant d’une main de fer l’entreprise d’expulsion des Arabes et de confiscation de leurs biens. Et il le dépeint toujours soucieux de ne laisser aucune trace de sa responsabilité.
  • Benny Morris insiste également sur ce qu’il appelle le « facteur atrocité ». L’historien montre en effet que, loin de représenter une « bavure » extrémiste, le massacre de Deir Yassine a été précédé et suivi de nombreux autres commis par la Hagana, puis par Tsahal, de la fin 1947 à la fin 1948.
  • S’agissant du plan Dalet, mis en œuvre à partir de la fin mars 1948, Benny Morris hésite. A la page 62 de The Birth, il estime que « l’essence » du plan D était « de chasser toutes les forces hostiles et potentiellement hostiles de l’intérieur du territoire futur de l’État juif, d’établir une continuité territoriale entre les principales concentrations de population juive et d’assurer la sécurité des futures frontières avant l’invasion arabe attendue. Comme les irréguliers arabes étaient basés et cantonnés dans les villages, et comme les milices de nombreux villages participaient aux hostilités contre le Yichouv, la Hagana considérait la plupart des villages comme activement ou potentiellement hostiles ». A la page suivante, il reconnaît que le plan D représentait « un ancrage stratégico-idéologique pour l’expulsion par les commandants de front, de district, de brigade et de bataillon » auxquels il donnait « post facto une couverture formelle et convaincante pour expliquer leurs actions ». Et pourtant, Benny Morris assure, page 62, que « le plan D n’était pas un plan politique d’expulsion des Arabes de Palestine ». Après quoi il affirme page 64 : « A partir du début avril, il y a des traces claires d’une politique d’expulsion à la fois au niveau national et local en ce qui concerne certains districts et localités stratégiques-clés ». Etonnantes contradictions…

Dans notre livre, nous présentons les thèses de Shabtaï Teveth, biographe-hagiographe de David Ben Gourion, qui nie toute volonté d’expulsion, mais aussi celles d’Ilan Pappé qui s’affirme beaucoup plus net que Benny Morris sur le caractère planifié et volontaire de celle-ci. Quoiqu’il en soit, à mon avis, le fait que les archives n’aient pas révélé de directive globale dans ce sens ne suffit pas à nier le phénomène et les responsabilités de la direction du Yichouv. Au contraire. Encore faut-il mesurer que cette dernière s’est appuyée sur le consensus extrêmement solide existant dans son appareil politique et militaire.

Résumons : moins de trois ans après la libération des camps d’extermination, l’immense majorité des juifs de Palestine considèrent qu’ils poursuivent le combat pour la survie. D’autant qu’ils vivent le refus arabe du partage comme une nouvelle menace pour leur existence, et ignorent le caractère extrêmement favorable des rapports de force. Après une phase défensive, ils passeront donc sans état d’âme à l’offensive, pour atteindre l’objectif fixé par leurs dirigeants : un Etat juif aussi grand et homogène que possible.

Dans ces conditions, l’idée d’un scénario d’« épuration ethnique », minutieusement préparé à l’avance et implacablement appliqué, tient, certes, de la caricature. En revanche, je considère comme crédible la thèse d’un « grand dessein » mis en œuvre en tirant profit des circonstances – à commencer par le refus du partage de l’ONU par les Arabes et l’intervention de leurs armées.

Comme l’écrit Benny Morris, « Ben Gourion voulait clairement que le moins d’Arabes possible demeurent dans l’État juif. Il espérait les voir partir. Il l’a dit à ses collègues et assistants dans des réunions en août, septembre et octobre. Mais aucune politique d’expulsion n’a jamais été énoncée et Ben Gourion s’est toujours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion clairs ou écrits ; il préférait que ses généraux « comprennent« ce qu’il souhaitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans l’histoire au rang de « grand expulseur« et ne voulait pas que le gouvernement israélien soit impliqué dans une politique moralement discutable » [18].

Qu’on me permette de relever le courage dont ont fait preuve, avec leurs avancées et malgré leurs limites, les « nouveaux historiens » israéliens. Car ce n’est sur une page d’histoire parmi d’autres qu’ils ont contribué à rétablir la vérité. Non : ce qui a été mis à nu, c’est bel et bien l’origine de l’Etat d’Israël et du problème des réfugiés palestiniens. D’où le reproche adressé par Shabtaï Teveth à Benny Morris d’avoir inventé un « péché originel » d’Israël. D’où aussi le titre de mon livre.

Ces « nouveaux historiens » s’insèrent dans un mouvement qui va bien au-delà d’eux et de la seule histoire : la recherche ce qu’on appelle « post-sionisme ». Pour résumer, Israël doit-il en rester au sionisme traditionnel, et notamment s’attacher à demeurer un État juif ? Ou bien doit-il se doter d’une identité nouvelle, et en premier lieu devenir l’État de tous ses citoyens ? Inutile de souligner combien cette bataille est inséparable de celle qui oppose camp de la paix et camp nationaliste...Je reviendrai demain sur ce point.

Mais la connaissance et la reconnaissance des conditions de cette double naissance – celle d’Israël et celle du problème des réfugiés palestiniens – est surtout au cœur de l’éventuelle réconciliation entre les peuples. La paix entre eux passe évidemment, à mes yeux, par la création d’un État palestinien souverain. Mais la réconciliation exige beaucoup plus : que toutes les parties au conflit assument leur histoire.

L’article qu’Edward Saïd avait donné, au mois d’août 1998, au Monde diplomatique mérite, de ce point de vue, d’être lu avec la plus grande attention.

Dans cette réponse à ses amis arabes fascinés par Roger Garaudy, le grand intellectuel palestinien écrit notamment : « La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous avérons incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision simpliste d’intellectuels « bien-pensants » qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël ».

« Dire que nous devons prendre conscience de la réalité de l’Holocauste – poursuit Saïd – ne signifie aucunement accepter l’idée selon laquelle l’Holocauste excuse le sionisme du mal fait aux Palestiniens. Au contraire, reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire ; cela nous permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices sionistes imposées aux Palestiniens ».

Et Saïd d’ajouter : « Abonder dans le sens de Roger Garaudy et de ses amis négationnistes au nom de la « liberté d’expression « est une ruse imbécile qui ne fait que nous discréditer davantage aux yeux du monde. C’est une preuve de méconnaissance fondamentale de l’histoire du monde dans lequel nous vivons, un signe d’incompétence et d’échec à mener une bataille digne ! » [19]

En conclusion, je voudrais évoquer l’évolution de Benny Morris. Le 9 janvier 2004, il donnait une interview retentissante au quotidien Haaretz, le 9 janvier 2004. En voici un « best-off » :

« Il y a un profond problème dans l’islam. C’est un monde (…) dans lequel la vie humaine n’a pas la même valeur qu’elle a en Occident, la liberté, la démocratie, l’ouverture et la créativité sont étrangers. (…) S’ils obtiennent des armes chimiques, biologiques ou atomiques, ils les utiliseront. S’ils le peuvent, ils commettront aussi un génocide. (…) Cette société est dans l’état d’un tueur en série. (…) Elle devrait être traitée de la façon dont nous traitons les individus qui sont des tueurs en série (…) Nous devons essayer de guérir les Palestiniens. (…). Mais en attendant, jusqu’à ce que le médicament soit trouvé, ils doivent être contenus afin qu’ils ne réussissent pas à nous tuer. (…) Quelque chose comme une cage doit être construite pour eux. Je sais que ceci semble horrible. (…) Mais nous n’avons pas le choix. Il y a là un animal sauvage qui doit être enfermé. (…) Il y a un clash entre les civilisations ici (comme le dit Huntington). Je pense que l’Occident aujourd’hui ressemble à l’Empire Romain du IVe, Ve et VIe siècles : les barbares l’attaquent et pourraient le détruire. (…) Le monde arabe tel qu’il est aujourd’hui est barbare. (…) Et nous sommes en première ligne. Exactement comme les Croisés, nous sommes la branche vulnérable de l’Europe dans cette région. (…) La possibilité d’annihilation existe. (…) Elle pourrait être la fin de l’expérience sioniste. (…) Nous sommes une petite minorité dans un océan d’Arabes hostiles qui veulent nous éliminer. (…) Tout le monde comprendra que nous sommes les vraies victimes. Mais d’ici là, il sera trop tard. »

Banalisé par la droite et l’extrême droite américaine comme israélienne, ce discours serait passé inaperçu s’il n’avait été tenu par Benny Morris. Dix-sept ans après la publication de son premier livre, The Birth of the Palestinian refugee problem 1947-1949, dont la seconde édition venait de paraître [20], le premier des « nouveaux historiens » israéliens réinterprétait ainsi la perspective dans laquelle il avait mené plus de vingt ans de recherches sur la guerre judéo-palestinienne, puis israélo-arabe de 1948.

Et pourtant, à y regarder de plus près, par-delà son discours de propagande anti-palestinien, Morris ne remet pas en cause sa principale « découverte » : le rôle des forces juives dans l’expulsion, en particulier avec les massacres commis par les milices révisionnistes de l’Irgoun ou du Lehi ainsi que par la Haganah.

Plus : dans la même interview à Haaretz, il déclarait, à partir de documents d’archives récemment déclassifiés, que « les Israéliens ont perpétré beaucoup plus de massacres que je ne le pensais ». Et d’analyser en particulier sur les atrocités commises en Galilée « Au cours de l’opération Hiram, il y a un nombre exceptionnel d’exécutions contre un mur ou à côté d’un puits, menées de façon organisée. Ce ne peut être par hasard, il y a un mode opératoire. Apparemment, beaucoup d’officiers qui ont participé à l’opération ont compris que l’ordre d’expulsion qu’ils avaient reçu leur permettait d’accomplir ces actions pour encourager la population à prendre la route. Le fait est que personne n’a été puni pour ces actes de meurtre. Ben Gourion a étouffé l’affaire. » Et pour cause : « Dans mon esprit, il ne fait aucun doute que l’ordre venait de Ben Gourion. » De même, ajoutait Morris, pour l’expulsion de Lod, mise en œuvre par Itzhak Rabin.

Plus généralement, déclare Morris, « à partir d’avril 1948, Ben Gourion projette un message de transfert. Il n’y a pas eu d’ordre explicite écrit de sa main, il n’y a pas de politique systématique et générale, mais il y a une atmosphère de transfert. L’idée du transfert était dans l’air. Tout le commandement a compris que c’était là l’idée. Les officiers comprennent que c’est ce qu’on attend d’eux. Sous Ben Gourion, un consensus de transfert se constitue ».

« Vous ne le condamnez pas ? », demande alors Arié Shavit, le journaliste de Haaretz. Réponse de Benny Morris : « Ben Gourion avait raison. (…) Sans le déracinement des Palestiniens, un État juif ne serait pas né ici ». L’historien s’engageait alors dans une curieuse dialectique : « Il n’y a pas de justification pour des actes de viol. Il n’y a pas de justification pour des actes de massacre. Mais, dans certaines conditions, les expulsions ne sont pas des crimes de guerre. (…) On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Il faut se salir les mains ». Plus loin, Morris lâchait : « Il y a des circonstances dans l’histoire qui justifient la purification ethnique. Je sais que ce terme est complètement négatif dans le discours du XXe siècle, mais quand vous avez le choix entre la purification ethnique et le génocide, l’annihilation de votre peuple, je préfère la purification ethnique ».

Bref, tout se passe comme si Benny Morris était devenu schizophrène : d’un côté, l’historien pionnier, de l’autre le citoyen converti aux thèses de la droite et de l’extrême droite. À mon avis, l’historien Benny Morris restera. Le propagandiste, j’en doute.

Merci de votre attention.


Répondre à cet article


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

Dominique Vidal

Dominique Vidal

Historien, essayiste et journaliste au “Monde diplomatique”, où il a été rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2006 et où il est responsable de toutes les éditions étrangères. Spécialiste du Proche-Orient et de la question israélo-palestinienne.


Notes

[1] In Middle East Forum, novembre 1961, republié avec un nouveau commentaire par le Journal of Palestine Studies, vol. XVIII, n° 69, 1988.

[2] Les livres de la Revue d’études palestiniennes, Paris, 1984.

[3] Leurs livres les plus importants sont : Simha Flapan, The Birth of Israel, Myth and Realities, Pantheon Books, New York, 1987 ; Tom Segev, 1949. The First Israelis, Free Press MacMillan, New York Londres, 1986 ; Avi Schlaïm, Collusion across the Jordan. King Abdallah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé, Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, MacMillan, New York, 1988, et The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, I. B. Tauris, New York, 1992 ; et Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, et 1948 and After. Israel and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990.

[4] Notamment Shabtaï Teveth, Avraham Sela, Itamar Rabinovich et, dans la rubrique purement polémique, Ephraïm Karsh.

[5] Nur Masalha, “ 1948 and After revisited ”, Journal of Palestine Studies 96, publié par University of California Press for the Institute of Palestine Studies, Berkeley, vol. XXIV, n° 4, été 1995.

[6] Benny Morris, 1948, op. cit, p. 14.

[7] Ilan Pappé, The Making, op. cit., p. 212.

[8] Cité par Avi Shlaïm, Collusion, op. cit., p. 474-475.

[9] Ilan Pappé, The Making, op. cit., p. 193.

[10] The Birth, op. cit, p. 129.

[11] Voir Erskine Childers, “The Other Exodus”, The Spectator Magazine, Londres, 12 mai 1961, cité par Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Éditions Complexe, Bruxelles, 1997, p. 115.

[12] 23 octobre 1979.

[13] Cité par Tom Segev, 1949, op. cit., p. 26.

[14] Cité par Simha Flapan, op. cit., p. 107.

[15] 1948 and After, op. cit., chapitre 4.

[16] Benny Morris, The Birth, op. cit., p. 286.

[17] Benny Morris, 1948, op. cit., p. 32.

[18] Benny Morris, The Birth, op. cit., pp. 292-293.

[19] Edward Saïd, “Israël-Palestine : pour une troisième voie”, Le Monde diplomatique, août 1998.

[20] Cambridge University Press, Cambridge, 1987 et 2004. Entre-temps, Morris avait publié un second livre sur la guerre de 1948 : 1948 and after. Israel and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990.

Sans licence

Cette licence s’applique aux sujets ou aux associations sans but lucratif. Les sociétés commerciales et ceux qui souhaitent utiliser notre matériel pour des buts commerciaux sont priés de prendre contact avec la rédaction.

Con il contributo di:

Comité international de Bologne pour la Cartographie et l’Analyse du Monde Contemporaine

Plan du site | Aide | Qui sommes-nous ? | Contacts | Syndiquer tout le site : RSS 2.0
Site réalisé avec SPIP (squelette) Login