Et pour cause : le fait que certains dissimulent leur haine des juifs derrière un antisionisme exacerbé, ou comparent le sort des Palestiniens avec celui des victimes du génocide nazi pour mieux banaliser ce dernier ne saurait servir de prétexte pour interdire toute mise en cause du sionisme. Comme les partisans de toutes les idéologies – du communisme au fascisme en passant par le féminisme –, les tenants du sionisme ne peuvent prétendre à la fois développer publiquement leurs thèses et les soustraire à la critique.
De surcroît, cette polémique me paraît profondément obsolète : le sionisme se fixait pour objectif la création d’un État juif. Depuis le 14 mai 1948, c’est chose faite : dès lors est moins en débat une idéologie abstraite qu’une politique concrète, intérieure et extérieure – celle de l’État d’Israël, que chacun peut approuver ou dénoncer, comme celle de n’importe quel État au monde. De ce point de vue, considérer que la situation dans les Territoires occupés ressemble, à bien des égards, à celle qui prévalait dans l’Afrique du Sud de l’apartheid n’a rien de scandaleux.
Enfin et surtout, l’expérience le montre, le combat d’idées contre l’antisémitisme et le racisme se livre d’abord sur le terrain politique. Autant l’arsenal de lois réprimant l’incitation à la haine raciale et a fortiori la violence raciste constitue une arme légitime et efficace, autant l’invention de nouvelles législations serait à double tranchant : les procès ne sauraient remplacer l’indispensable bataille idéologique, qu’ils risquent au contraire de faire oublier – on l’a vu face aux négationistes.
C’est dans cet esprit que je voudrais vous proposer quelques réflexions en guise d’introduction à une discussion aussi ouverte que possible sur le sionisme. Je traiterai successivement :
- la naissance du sionisme ;
- ses quatre postulats ;
- les deux facteurs décisifs de son succès ;
- consensus et contradictions ;
- vers un post-sionisme ?
Tirant son nom de « Sion », colline de Jérusalem et symbole du lien des Juifs à la Terre promise, le sionisme désigne le mouvement favorable à la création d’un État juif en Palestine. Cet objectif a été atteint 51 ans après avoir été formulé pour la première fois par Theodor Herzl.
La naissance du mouvement
On oublie souvent que le fondateur du sionisme, né en 1860 à Budapest et installé à Vienne à 18 ans, fut longtemps assimilationniste : comme la plupart des intellectuels juifs d’Europe, il croyait que le « problème juif » se résoudrait par leur assimilation aux peuples parmi lesquels ils vivent, voire par leur conversion. A l’époque, l’émancipation des Juifs et la reconnaissance de leurs droits égaux, initiées par la Révolution française, lui semblent irréversibles. Jacob Samuel, principal personnage sa pièce, Le Nouveau Ghetto, écrite en 1894, meurt en s’écriant : « Je veux sortir du ghetto... »
Pourquoi, en deux ans, Herzl change-t-il d’avis ? Il sait bien sûr que, dans l’Empire tsariste (la Russie et une partie importante de l’actuelle Pologne), les masses juives vivent encore dans la misère et les discriminations. Pire : elles subissent, à partir de 1882, une nouvelle vague d’attaques de pogroms (du russe pogromit, détruire). La police tsariste alimente cette violence antisémite – elle sera par exemple à l’origine du faux intitulé Le Protocole des Sages de Sion, qu’on retrouve aujourd’hui encore jusque dans la propagande de certains pays arabes.
Mais la véritable surprise se produit en France, où l’affaire Dreyfus semble porter un coup d’arrêt à l’intégration dans le pays même qui en prit l’initiative. Pour les « israélites », comme s’appellent en France les Juifs désireux de se fondre dans la société (bourgeoise) française, la désillusion est de taille.
Or Herzl suit l’affaire Dreyfus à Paris, où il est correspondant de la Neue Freie Presse, un quotidien autrichien libéral. Et l’assimilationniste devient sioniste. En 1896, il publie L’État des Juif, puis, en 1897, réunit à Bâle le Premier Congrès sioniste mondial. Le mouvement se fixe pour but d’« obtenir pour le peuple juif en Palestine un foyer reconnu publiquement et garanti juridiquement ».
« À Bâle, écrira Herzl dans son Journal, j’ai créé l’État juif. Si je disais cela aujourd’hui publiquement, un rire universel serait la réponse. Dans cinq ans peut-être, dans cinquante sûrement, tout le monde comprendra ». Cinquante ans et neuf mois plus tard, en effet, l’État d’Israël verra le jour…
Quatre postulats
Quatre hypothèses fondent la démarche de Herzl : l’existence d’un peuple juif ; l’impossibilité de son assimilation par les sociétés dans lesquelles il vit dispersé ; son droit sur la « Terre promise » ; et l’inexistence sur cette terre de tout autre peuple qui y aurait, lui aussi, des droits. Pour les tenants du sionisme, voilà autant d’évidences que leurs adversaires tiennent pour fausses.
Walter Laqueur, auteur d’une monumentale Histoire du sionisme, le note très justement en conclusion de son ouvrage : « Cette foi peut être acceptée ou rejetée : elle ne peut être que dans une mesure très limitée l’objet d’une discussion rationnelle. (...) Le sionisme a élaboré une idéologie, mais ses prétentions “scientifiques” sont inévitablement peu concluantes ».
De fait, chacun des quatre postulats sionistes mérite débat :
- La notion même de « peuple juif » reste discutable : hormis la religion, dont tous ne sont pas des fidèles et qui ne suffit pas à caractériser un peuple, quels seraient les critères unificateurs de cette réalité « nationale » juive : raciaux ? territoriaux ? linguistiques ?
- L’affirmation de l’impossibilité de l’assimilation est également controversée : celle-ci a même repris au lendemain du génocide nazi. Dès les années 1950, un dirigeant sioniste comme Nahum Goldmann est allé jusqu’à évoquer publiquement le « danger » d’une « désintégration des communautés juives » et de leur « perte de conscience d’être partie du peuple juif ». Et cette peur a grandi avec la généralisation des mariages dits « mixtes » : au début du XXIe siècle, dans les pays occidentaux, 40 % à 50 % – voire plus – des Juifs épousent des non Juifs…
- Et que dire des droits exclusifs qu’aurait le « peuple juif » sur la Palestine ? La référence au texte sacré d’une religion (sur trois) et à une occupation (parmi une douzaine d’autres) ne suffit pas à légitimer la revendication unilatérale de la Terre sainte. Comme l’écrit Maxime Rodinson, « les souffrances juives peuvent justifier – peut-être – l’aspiration de certains Juifs à former un État indépendant. Mais cela ne peut paraître aux Arabes une raison suffisante pour que cet État soit formé à leurs dépens ». D’autant que ceux-ci n’eurent, ajoute-t-il, pas grand-chose à voir dans les persécutions antijuives : aussi humiliant qu’il ait été, le statut de dhimmi réservé aux Juifs (comme aux chrétiens) dans l’Empire ottoman ne peut pas être comparé avec Auschwitz ;
- D’ailleurs, tous les penseurs sionistes n’ont pas nié l’existence et les droits des Arabes de Palestine. Ainsi Ahad Haam écrivait en 1891 : « Nous avons l’habitude de penser que tous les Arabes sont des hommes sauvages du désert, ne voyant ou ne comprenant pas ce qui se passe autour d’eux ; mais c’est une grande faute. Les Arabes, spécialement les citadins, voient et comprennent ce que nous faisons et ce que nous voulons en Palestine (…). Si jamais nous nous développons au point d’empiéter sur leur espace vital de façon appréciable, ils ne céderont pas facilement la place ».
Mais l’essentiel est sans doute ailleurs : pour citer à nouveau Maxime Rodinson, « vers 1900, les projets colonisateurs n’étaient pas affectés, comme aujourd’hui, d’une auréole défavorable ». C’est aussi pourquoi la colonisation juive Palestine ne soulève alors aucune réprobation en Occident.
Deux facteurs décisifs
Si le mouvement sioniste, au départ marginal, va parvenir en 50 ans et quelque à son objectif, la création d’un État juif, c’est pour deux raisons essentielles :
- La première, c’est l’appui de la Grande-Bretagne. Nous l’avons vu dans la première conférence, le pari que font les dirigeants sionistes sur l’attitude britannique est tout sauf naïf. De la déclaration Balfour jusqu’aux années 1930, ils savent que Londres n’agit pas par sympathie à leur égard, mais pour défendre ses propres intérêts au Proche-Orient. Et ils ont conscience qu’il ne leur faudra jamais relâcher pression pour que Sa Gracieuse Majesté tienne parole.
Laquelle, de son côté, n’ignore rien des ambitions du mouvement sioniste. Ainsi lord Curzon, successeur de lord Balfour, écrira : « Pendant que Weizmann vous dit une chose, et que vous pensez “foyer national juif”, il a en vue quelque chose de très différent. Il envisage un État juif, et une population arabe soumise, gouvernée par les Juifs. Il cherche à réaliser cela derrière l’écran et la protection de la garantie britannique ».
De fait, grâce au mandat britannique, la communauté juive de Palestine – Yichouv – va grandir au point de devenir quasi État. Entre 1917 et 1948, je l’ai dit mardi, les Juifs passent de 10 % à 30 % de la population de la Palestine, la superficie agricole qu’ils cultivent est multipliée par 3, leur indice de production industrielle par 50. « La condition de la réalisation du sionisme, écrira un journal juif palestinien, c’est la conquête de tous les emplois du pays par la main-d’œuvre juive ». Sur les murs de Jérusalem et de Tel-Aviv, des affiches disent : « N’achetez pas de produits arabes ! »
Mais le Yichouv ne représente pas seulement une réalité économique : au côté de la nation arabe palestinienne, il incarne une nation juive palestinienne en formation, avec sa langue (l’hébreu, modernisé par Eliezer Ben Yehuda), ses services publics, son embryon d’armée (la Hagana et le Palmah socialistes, mais aussi les troupes de l’Irgoun révisionniste) et ses institutions. Auprès du haut commissaire britannique, le Yichouv est représenté par l’Agence juive. La communauté juive élit également, à la proportionnelle, son Conseil national, le Vaad Leumi. Les Palestiniens, eux, ont refusé de se doter de telles instances. Bref, le Yichouv a tout d’un État juif… sans État.
- Le second facteur, décisif, qui donnera naissance à cet Etat, c’est bien sûr le génocide. La montée du nazisme avait déjà provoqué une accélération de l’immigration juive en Palestine : les années 1932-1939 y amènent le renfort de 247 000 Juifs, soit 30 000 par an, quatre fois plus que depuis la fin du premier conflit mondial ! Procédant moins « choix sioniste » que par fuite face aux persécutions, les nouveaux colons sont en majorité allemands et bourgeois – l’Organisation sioniste a conclu avec Berlin, en 1933, une convention autorisant l’exportation de capitaux juifs d’Allemagne en Palestine.
Et pourtant, à l’échelle du judaïsme mondial, le Yichouv reste marginal. En 1939, il abrite 429 605 Juifs sur 18 millions, soit à peine plus de 2 %. Et ces chiffres reflètent une réalité politique indiscutable : l’idéologie et le projet sionistes restent, à l’époque, très minoritaires parmi les Juifs du monde.
Le génocide nazi bouleverse cette situation. Car la machine hitlérienne va faire des millions de victimes : malades mentaux, tsiganes, Polonais et surtout Soviétiques. Mais les Juifs forment le seul groupe que les nazis aient voulu exterminer jusqu’au dernier : d’abord par la déjudaïsation de la société allemande (1933-1939), puis par les massacres de masse des Einsatzgruppen, les groupes de tuerie mobile, en Pologne et en URSS (1939-1941), enfin par la déportation systématique des Juifs des territoires occupés dans les centres d’extermination équipés de chambres à gaz (1942-1945). Bilan : près de 6 millions de victimes – la moitié des Juifs d’Europe, un tiers des Juifs du monde.
La Shoah (en hébreu « catastrophe ») transforme profondément, on l’a vu dans la première conférence, les données idéologiques et pratiques de la « question de Palestine ». Les grandes puissances se voient contraintes de trouver une solution au « problème juif ». Or le projet sioniste offre le grand avantage de le résoudre au Proche-Orient plutôt qu’en Occident – l’État juif s’y construira aux dépens du peuple palestinien, qui pourtant ne porte aucune responsabilité dans génocide.
Et les opinions occidentales suivent. Pour deux raisons :
- D’une part, elles sont travaillées par un puissant sentiment de culpabilité : si certains pays ont connu de grands mouvements de Résistance, la plupart ont aussi compté nombre de collaborateurs, qui ont aidé les nazis à perpétrer leur génocide ;
- D’autre part, elles ignorent tout des Palestiniens, dont les dirigeants ne font rien pour s’en faire comprendre : elles boycotteront les commissions d’enquête internationales, notamment celle des Nations unies, l’UNSCOP, qui vient Palestine durant l’été 1947 avant de décider du sort de celle-ci.
N’oublions pas, enfin, la dimension d’urgence. Des centaines de milliers de Juifs survivants croupissent dans les camps de « personnes déplacées ». Ils ne peuvent ou ne veulent pas rentrer dans leur pays d’origine et se voient refuser l’immigration souhaitée vers les États-Unis : les militants sionistes y recrutent des immigrants « illégaux » vers la Palestine.
Bref, la Shoah a créé les conditions de réalisation de l’idée de Herzl. Le 29 novembre 1947, la majorité des États membres des Nations unies conviennent de créer un État juif et un État arabe en Palestine, plus une zone internationale pour Jérusalem et Lieux saints. Mais l’avortement de ce plan de partage, l’expulsion de la plupart des Palestiniens des territoire conquis par Israël et la négation de leur droit au retour a entraîné l’État juif et ses voisins dans un cycle de guerres sans fin…
Consensus et contradictions
Jusqu’ici, nous avons parlé du mouvement sioniste comme s’il représentait seul les Juifs du monde et formait un tout homogène. Bien sûr, ce n’est pas le cas.
D’une part, le sionisme n’a jamais été l’unique courant parmi les Juifs. À la fin du XIXe et durant une bonne partie du XXe, des forces concurrentes rejettent le projet d’État juif. Ainsi le mouvement communiste, dans lequel militent – notamment en Europe centrale et orientale – de très nombreux Juifs, estime que seule la révolution socialiste résoudra la « question juive ». Quant au Bund, social-démocrate, il insiste sur la nécessaire autonomie des Juifs là où ils vivent. Enfin, pour les religieux orthodoxes, le rétablissement d’un État juif suppose la venue du Messie.
D’autre part, le mouvement sioniste lui-même a souvent connu de grands débats internes. Ce fut le cas, au tournant des XIXe et XXe siècles, sur la question de la localisation du futur État : Palestine ? Ouganda ? Argentine ? Dans les années 1920 et 1930, l’affrontement oppose sionisme socialiste et sionisme dit « révisionniste », proche du fascisme italien. Les deux frères ennemis se retrouveront à partir de 1944 dans la lutte armée contre la Grande-Bretagne, puis face aux Palestiniens.
Ce dernier clivage, on le retrouvera tout au long de l’histoire d’Israël, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de la droite, pour la première fois, en 1977. L’affrontement entre héritiers de Ben Gourion et de Menahem Begin reprendra de plus belle après la signature des accords Oslo. La poignée de main entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat, le 13 septembre 1993, constitue une véritable trahison aux yeux de la droite et de l’extrême droite. D’où la campagne hystérique contre le Premier ministre, qui est assassiné le 4 novembre 1995, après la signature Oslo II. En mai 1996, Benyamin Netanyahou l’emporte et gèle le processus de paix.
Ne blanchissons pas toutefois les dirigeants travaillistes, qui, faute de résister à la pression de l’extrême droite, de l’armée et des colons, trahirent les engagements pris, notamment en poursuivant la colonisation. Rabin lui-même refusa de chasser les colons de Hébron après le massacre commis par Baruch Goldstein. Shimon Peres accumula les erreurs qui le firent battre par Netanyahou. Ehud Barak se désintéressa du dossier palestinien, avant de tenter d’imposer ses positions à Camp David, en juillet 2000 ; et, en décembre, sa démission rendra inutile les négociations de Taba, pourtant proches d’aboutir en janvier 2001.
Pour autant, quiconque traiterait gauche et droite de « blanc bonnet et bonnet blanc » trouverait dans l’œuvre d’Ariel Sharon, depuis février 2001, de quoi faire réfléchir. En près de quatre ans, il a réussi à enterrer les accords d’Oslo, à marginaliser l’Autorité palestinienne, à détruire la plupart de ses infrastructures, à réoccuper les territoires autonomes, à y ériger le mur, au prix d’une répression sans précédent contre la population civile.
Si l’idéologie élaborée par Herzl exerce une influence profonde sur les populations juives, en Israël et ailleurs, elle connaît de sérieuses secousses. Bien qu’en progrès, l’idée d’un État juif sur l’ensemble de la Palestine, « épurée » d’une grande partie de la population palestinienne, reste minoritaire. En revanche, celle d’un partage de la Palestine, avec un État palestinien aux côtés d’un État israélien, demeure, malgré l’Intifada et les attentats kamikazes, majoritaire. Dans le détail cependant, les rapports de force s’avèrent plus complexes : la majorité sur le retrait d’Israël des territoires occupés en 1967 et le démantèlement des colonies se transforme en minorité s’agissant du partage de la souveraineté et, a fortiori, du droit au retour des réfugiés. …
Or le temps presse. Nul n’ignore qu’avec la perspective désormais très proche, je l’ai souligné mardi, d’une majorité arabe dans le « Grand Israël » cher à Ariel Sharon, la contradiction entre terre et population, propre dès l’origine au projet sioniste, devient explosive. Si un État palestinien ne voit pas le jour rapidement, l’affrontement sanglant entre les deux peuples imbriqués risque de se solder par l’écrasement militaire des Palestiniens, mais aussi par la remise en cause d’Israël en tant qu’État juif.
Vers un post-sionisme ?
Un siècle après la mort de Theodor Herzl, le projet sioniste est donc entré dans une crise profonde. Comme remarquait, il y a une vingtaine d’années, le politologue belge Marcel Liebman : « Se fixant pour but de donner aux Juifs un havre de paix, le sionisme a créé un État qui n’a pas cessé de vivre dans la précarité ». Aucun pays n’est aujourd’hui plus dangereux pour les Juifs qu’Israël : depuis octobre 2000, 1.000 d’entre eux ont perdu la vie… Et Marcel Liebman ajoutait : « Dans sa tentative de rassembler en un seul État les Juifs du monde entier, le sionisme n’a pas davantage réussi ». De fait, Israël ne regroupe que minorité – environ 40 % – « peuple » qu’il était censé accueillir.
Encore les Israéliens ne forment-ils pas un ensemble monolithique : comme le notait, il y a vingt-six ans déjà, Henri Curiel [3], ils sont divisés en « deux éléments dont les aspirations sont différentes, sinon opposées. Le premier de ces éléments est constitué par les véritables sionistes, c’est-à-dire ceux qui se sont rendus en Israël à la seule fin d’y édifier un État juif (...). Le second élément, qui forme la majorité de la population juive en Israël, est constitué par des Juifs qui s’y sont établis parce qu’ils n’avaient nulle part d’autre où aller ».
La cohérence même de l’État juif reste donc fragile. Constituée de vagues d’immigration successives très hétérogènes, la mosaïque israélienne a longtemps tenu grâce à un triple ciment : l’idéal sioniste fondé sur le mythe d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre », le caractère profondément égalitaire de la communauté juive et l’état de guerre avec le monde arabe qui forçait à serrer les rangs. Quand la mondialisation et la normalisation se sont emparées de la société israélienne, au tournant des années 1980 et 1990, elles ont érodé ces éléments unificateurs : la question palestinienne est devenue incontournable, le capitalisme israélien a battu des records d’inégalités ethnico-sociales, et la paix a paru à portée de main avec un monde arabe proposant officiellement d’instaurer des relations normales entre lui et Israël en échange d’un retrait des territoires occupés en 1967.
Du même coup, la mosaïque israélienne a commencé à se défaire, sous la pression de tensions centrifuges de plus en plus fortes : entre Juifs et Arabes, entre Juifs ashkénazes (occidentaux) et séfarades (Orientaux), entre laïques et religieux… Plusieurs groupes se contentent de défendre leurs droits : Arabes, Orientaux, Falashas, immigrés étrangers surexploités… Mais d’autres affichent ouvertement des prétentions hégémoniques, en premier lieu les ultra-orthodoxes et les Russes… Si ces tendances devaient continuer à s’affirmer, une implosion de la société israélienne ne serait pas exclue, en tout cas à long terme…
L’issue à l’impasse intérieure est sans doute inséparable de l’issue à l’impasse extérieure. D’autant que la nature même du conflit israélo-palestinien a changé. « On a le sentiment, observait l’historien israélien Tom Segev dès le début de la seconde Intifada, de revenir à l’époque du mandat britannique, qui a précédé la création de l’État d’Israël, où deux communautés s’affrontaient par les armes ».
Je ne vais pas revenir ici sur les enjeux de l’étape actuelle de l’affrontement. Paradoxalement, quatre-vingt sept ans après la Déclaration Balfour, la création d’un État palestinien indépendant et viable paraît seule à même de sauvegarder l’avenir d’Israël. Mais aussi de contribuer à le sortir de ses contradictions internes. Comme le disait, avant de devenir ministre d’Ehud Barak, le travailliste d’origine orientale Shlomo Ben Ami : « La recherche d’un modus vivendi avec nos amis palestiniens et arabes doit aller de pair avec une politique sociale audacieuse. Il faut que la fin du conflit se traduise par la réponse aux besoins des couches défavorisées, en premier lieu orientales. Bref, la paix à l’intérieur doit aller de pair avec la paix à l’extérieur ».
Par-delà le grand écart entre rhétorique et politique, que confirmera d’ailleurs son exercice du pouvoir, Ben Ami éclairait ainsi un lien indiscutable. Une véritable paix avec les Palestiniens permettrait à Israël de rompre avec la gangrène de l’occupation. Elle garantirait son intégration dans le Proche-Orient arabe. Non seulement elle faciliterait la diminution des dépenses militaires, mais elle impulserait – comme années 1990-1995 – un nouveau boom économique. Du même coup, l’État juif disposerait enfin – s’il rompait avec les dogmes néo-libéraux, des moyens de faire reculer la précarité, le chômage et l’exclusion, de reconstituer l’État providence et de rénover services publics, afin que chaque Israélien, Arabes et Orientaux en tête, puisse, comme les Palestiniens dans leur État, vivre enfin dignement…
Une telle perspective implique une mutation radicale du sionisme : le « post-sionisme ». Ce courant inclut les nouveaux historiens, auxquels on doit la vérité sur la guerre de 1948 et notamment l’expulsion des Palestiniens, mais aussi les « nouveaux sociologues », grâce auxquels l’opinion a pris conscience des inégalités croissantes dont sont notamment victimes Arabes, Juifs orientaux et ultra-orthodoxes.
Ancien président de la Knesset, retiré (provisoirement ?) de la vie politique, Avraham Burg, établissait, il y a un an, un diagnostic sévère : « Le sionisme est mort et ses agresseurs sont installés dans les fauteuils du gouvernement à Jérusalem. Ils ne ratent pas une occasion pour faire disparaître tout ce qu’il y avait de beau dans la renaissance nationale ». Et il ajoutait : « La fin de l’aventure sioniste est déjà à notre porte. Oui, il est devenu probable que notre génération soit la dernière du sionisme. Après elle, il restera ici un État juif méconnaissable et haïssable ». Le mal dont souffre Israël, précisait Burg, c’est l’occupation. « Cela ne peut pas durer. Même si les Arabes courbaient la tête et avalaient leur humiliation, le moment viendra où plus rien ne marchera. Tout édifice bâti sur l’insensibilité à la souffrance d’autrui est appelé à s’effondrer avec fracas ».
« Parce que nous restons indifférents à la souffrance des femmes arabes retenues aux barrages routiers, ajoutait-il, nous n’entendons plus la plainte des femmes battues derrière la porte voisine de notre demeure (…) Indifférents au sort des enfants palestiniens, pourquoi sommes-nous surpris de les retrouver un rictus de haine à la bouche, se faisant exploser en martyrs d’Allah. Même si on tuait 1.000 terroristes par jour, rien ne changerait. (…) Aussi longtemps qu’un Israël arrogant, terrorisé et insensible à soi-même et à autrui fera face à une Palestine humiliée et désespérée, nous ne pourrons pas nous maintenir ».
« L’alternative, concluait Burg, c’est une prise de position radicale : le blanc ou le noir. (…) Voici les composantes de l’option sioniste authentique : une frontière incontestée au centimètre près, un plan social global pour guérir la société israélienne de son insensibilité et de son absence de solidarité et la mise au ban du personnel politique corrompu aujourd’hui au pouvoir. Il faut une alternative d’espérance à la mise en ruine du sionisme et de ses valeurs ».

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