Comme vous le savez sans doute, Le Monde diplomatique a publié en février de cette année son troisième Atlas géopolitique, intitulé Un monde à l’envers. Sa préparation fut une véritable épreuve, la plupart des articles ayant dû être réécrits deux ou trois fois. Imaginez le texte consacré au pétrole : quand son auteur écrivit la première version, le baril plafonnait à 40 euros ; quand celui-ci atteignit en juillet plus de 140 dollars, l’auteur rédigea une deuxième version ; et il lui fallut en faire une troisième lorsque le baril redescendit à 30 dollars. Et ce n’est qu’un sujet parmi beaucoup d’autres : il en alla plus ou moins de même avec toutes les planches touchant à la crise, ou à la politique américaine, aux matières premières, au changement climatique, etc.
Si j’évoque ces petits secrets de fabrication de notre Atlas, c’est pour illustrer la caractéristique majeure du monde d’aujourd’hui : les transformations profondes qui l’affectent et le rythme accéléré auquel elles se produisent. Cette profondeur et ce rythme doivent, à mon sens, nous inciter à beaucoup de modestie dans l’approche de la géopolitique contemporaine. Certes, il est tentant de bâtir des grilles de lecture robustes, capables d’expliquer l’évolution des relations internationales. Mais l’expérience montre qu’à se précipiter, on risque de tomber. Surtout quand le monde change à toute vitesse. La question des conflits qui ensanglantent la planète en offre un excellent exemple.
La période allant de 1948 à 1991 constitua un temps béni pour les géopolitologues amateurs ! En un peu plus de cinquante ans, le nombre de conflits de la planète a été multiplié par trois, mais tous – ou presque – s’inscrivaient dans le cadre de l’affrontement entre les deux blocs. S’ils avaient souvent des causes largement indépendantes de la Guerre froide, l’Union soviétique et les États-Unis ne les instrumentalisaient pas moins, veillant à ce que leurs « clients » respectifs obéissent aux règles du jeu imposées par le péril nucléaire : il importait toujours de savoir jusqu’où aller trop loin… Pour faire mine de comprendre les guerres en cours, il suffisait donc – du moins le croyait-on – de repérer les alliés de Moscou et ceux de Washington et, selon ses propres options, de défendre l’argumentation des uns ou des autres.
Partant du constat, évidemment heureux, que l’équilibre de la terreur a parfaitement fonctionné en évitant l’holocauste atomique, certains observateurs en déduisent que cette période fut peu meurtrière. À tort : le bilan de guerres comme celles de Corée, du Vietnam ou d’Afghanistan (la première) se chiffre en millions de morts. C’est dire que la gestion par Washington et Moscou des affrontements entre leurs affidés n’empêchait pas le sang de couler abondamment – celui des militaires, mais aussi de très nombreux civils. L’équilibre de la (grande) terreur se nourrissait de (petites) terreurs.
La chute du mur de Berlin réouvrit la boîte de Pandore, « libérant » des conflits en tous genres, notamment dans les grands ensembles en désintégration – comme l’Union soviétique ou la Fédération yougoslave. Et pourtant, voici vingt ans, à la mort du communisme, les vainqueurs de la guerre froide nous avaient promis une ère de paix et de sécurité. Francis Fukuyama avait même prophétisé la « fin de l’histoire ». De fait, ouvertes sur la guerre du Golfe, les années 1990 se sont conclues avec celle du Kosovo. Entre les deux, le monde avait connu plus de soixante conflits.
Samuel Huntington, il est vrai, avait annoncé le « clash des civilisations », auquel répondait la dénonciation de l’hyper-puissance américaine. Je citais dans une conférence, ici même, à Bologne, il y a neuf ans, des analyses de ce type : « Au-delà des délires de victoires et des conformismes triomphants – écrivait le regretté Paul-Marie de La Gorce [1] –, on ne vit pas toujours ce dont l’Histoire venait d’accoucher : l’apparition d’une superpuissance unique, aux dimensions de la Terre ». Au cours du demi-siècle qui sépare leur entrée sur le ring après Pearl Harbour (1941) de leur victoire par abandon sur l’Union soviétique (1991), les Etats-Unis ont progressivement concentré – poursuivait De La Gorce – « les trois attributs de la superpuissance : l’économique, le politico-militaire et l’idéologico-culturel » [2]. Je citais aussi la Britannique Susan Strange présentant le « pouvoir structurel de l’Amérique » comme celui « de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale », donc de « choisir et de modeler les structures au sein desquelles les autres pays, leurs institutions politiques, leurs entreprises et leurs professionnels doivent opérer » [3].
Autant d’analyses évidemment pertinentes, mais qui sous-estimaient sans doute l’importance des résistances suscitées, de par le monde, par l’Empire américain. Depuis quelques années, en effet, Washington a dû, volens nolens, prendre la mesure des limites de son pouvoir. Limites économiques, avec la crise financière, transformée en quelques semaines en crise globale, la plus grave depuis la Grande dépression de 1929. Limites inséparablement géopolitiques, avec l’irrésistible montée en puissance de puissances rivales : poussée de la Chine et de l’Inde, retour de la Russie, arrivée de l’Afrique du Sud et du Brésil, etc. – bref, le monde unipolaire de 1990 en train de se transformer en monde multipolaire, avec toutes les conséquences encore incalculables de cette mutation historique. Limites militaires aussi, avec les faillites successives de l’armada américaine en Irak, en Afghanistan et – indirectement – dans le conflit israélo-palestinien : les États-Unis ayant soutenu presque inconditionnellement la politique d’Israël, ils subissent aussi le contrecoup de l’impuissance de ce dernier à écraser le Hezbollah (2006) comme le Hamas (2008-2009).
Ce contexte nouveau se caractérise aussi par une modification de la nature même des conflits. Certains d’entre eux, de moins en moins nombreux, concernent encore les relations entre États : ce fut notamment le cas, du moins jusqu’au récent réchauffement interrompu par les attentats de Bombay (novembre 2008), du face-à-face Inde-Pakistan, responsable de trois guerres. D’autres conflits, également plus rares qu’autrefois, opposent des peuples à leurs occupants : ainsi depuis 1967 en Palestine, 1993 en Tchétchénie, 2001 en Afghanistan et 2003 en Irak. Mais la plupart se présentent comme des guerres civiles à base ethnique ou religieuse (ou les deux) – dans certains cas les insurgés visent le contrôle d’un territoire, dans les autres celui du pouvoir.
On retrouve cette évolution dans les statistiques annuelles du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri) [4]. Celles-ci recensent ainsi, en 2007, quatorze « conflits armés majeurs » – précisons que, selon le Upsala Conflict Data Program (UCDP), ceux-ci opposent, pour la conquête d’un territoire ou du pouvoir, deux forces armées, dont l’une appartient au gouvernement d’un État et dont l’affrontement a occasionné plus de 1 000 morts en un an. Il suffit ensuite qu’il fasse 25 morts par an pour réapparaître dans les statistiques. Pour la quatrième année consécutive, aucun de ces conflits armés majeurs ne présente un caractère interétatique. D’ailleurs, dans les dix années précédentes, seuls trois conflits ont opposé des États : Érythrée/Éthiopie (1998-2000) ; Inde/Pakistan (1998-2003) ; États-Unis et alliés/Irak (2003) – les deux premiers avec pour objectif le contrôle de territoires, le troisième celui du pouvoir.
Parmi les quatorze conflits de 2007, quatre présentent la particularité d’avoir connu une internationalisation : Washington contre Al Qaeda ; le gouvernement afghan face aux taliban ; les autorités irakiennes avec les différentes insurrections du pays ; le pouvoir somalien et l’Union des tribunaux islamiques. Tous, notons-le, relèvent de la « guerre contre le terrorisme » engagée, en son temps, par l’administration Bush.
Encore faudrait-il définir ce nouvel ennemi, ce que le droit international n’a pas su faire jusqu’ici. Même une définition simple – par exemple, « tout acte de violence contre des civils innocents destiné à terroriser les populations » – conduit à mélanger les attaques d’Al-Qaïda depuis 1998 et l’attentat de l’Irgoun de Menahem Begin contre l’hôtel King David (1946) de Jérusalem, la prise en otages des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich (1972) et le gaz répandu dans le métro de Tokyo par la secte Aum (1995), les opérations kamikazes en Israël et les assassinats commis dans les années 1970 par la Fraction armée rouge.
Pour la troisième année consécutive, l’Asie arrive, en 2007, en tête de tous les continents pour le nombre de conflits majeurs : six. Dans les dix années précédentes, elle en avait connu dix, dont un entre États (Inde/Pakistan) et neuf guerres civiles – quatre pour un territoire (le Cachemire) et cinq pour le pouvoir. Suivent le continent américain, avec trois conflits en 2007 (et trois aussi dans les années 1998-2007), et le Moyen-Orient, avec également trois cette même année – mais cinq en dix ans, dont un entre États (États-Unis et alliés/Irak), le conflit israélo-palestinien et trois autres de caractère interne. On n’en compte en revanche qu’un en Europe (contre deux au cours de la décennie précédente : Kosovo et Tchétchénie) et un en Afrique (République démocratique du Congo). Pour cette dernière, il s’agit d’un véritable tournant : dans la période 1998-2007, le continent noir fut le théâtre de treize conflits majeurs, dont un entre États (Érythrée-Éthiopie) et douze guerres civiles pour le pouvoir. Plusieurs d’entre elles se sont internationalisées en Afrique centrale (Burundi, République démocratique du Congo, Rwanda) comme de l’Ouest (Côte-d’Ivoire, Liberia et Sierra Leone).
Le Sipri propose aussi une liste des conflits apparus et disparus en 2007. Les premiers doivent leur présence au regain de combativité de trois guérillas : au Pérou (Sentier lumineux), aux Philippines (Front de libération islamique Moro de Mindanao) et en Somalie (Tribunaux islamiques). Les seconds, les conflits disparus, résultent de la moindre activité de mouvements de libération : au Burundi (cessez-le-feu avec le Parti pour la libération du peuple hutu-Forces nationales de libération, Palipehutu-FNL), au Darfour (déclin des combats avec le Mouvement de libération du Soudan, MLS) et en Ouganda (arrêt des attaques de l’Armée de résistance du Seigneur, LRA).
En 2007, quatre des conflits en cours ont vu leur intensité s’accroître. Au Sri Lanka, les combats entre forces gouvernementales et Tigres tamouls ont repris. En Afghanistan, l’année la plus violente depuis 2001 a vu les taliban reprendre le contrôle du sud et de l’est du pays. En Birmanie, les rebelles karen ont riposté à l’offensive gouvernementale de l’année précédente. Le pouvoir turc s’est lancé dans une escalade contre les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’armée poursuivant celles-ci jusqu’en Irak. Dans ces trois derniers pays, le nombre de morts a crû de 50 % en douze mois. Toutefois, en 2007, seuls quatre de tous ces conflits ont coûté – officiellement – plus de 1 000 vies : en Afghanistan (plus de 5 800), en Irak (plus de 5 700), au Sri Lanka (environ 2 500) et en Somalie (près de 1 400).
Reste que la fragmentation et la diversification de la violence armée ont eu des conséquences graves en termes de coût humain. Dans les guerres interétatiques, les soldats constituent le gros des victimes. Les guerres infra-étatiques, elles, font surtout des ravages parmi les civils. Comme l’écrit le Sipri, « 99 % de la violence unilatérale – c’est-à-dire qui cible directement et intentionnellement des civils – se produisent dans des pays où un conflit armé est actif ».
Poussons plus loin l’analyse : si, dans la lutte pour le pouvoir, la responsabilité de nombre de morts incombe aux États, les groupes non étatiques en font le plus dans la bataille pour un territoire. D’où la multiplication des victimes civiles, directes et indirectes, y compris les déplacés et réfugiés. Ces querelles intestines voient proliférer les groupes armés, qui abolissent les frontières entre les différentes formes de violence, terrorisme inclus. L’État, par sa faiblesse, alimente souvent ce glissement vers le pire, en s’appuyant sur des milices tribales ou des groupes de sécurité privés. Voilà pourquoi les civils, qui constituaient 5 % des tués et blessés des guerres au début du XXe siècle, en forment 90 % au commencement du XXIe.
Parmi les victimes civiles des « nouveaux » conflits figurent en masse les enfants : tués, blessés, violés, mutilés, etc. Selon les Nations unies [5], au cours de la dernière décennie (1999-2008), 2 millions de mineurs ont trouvé la mort dans des guerres. Plus de 6 millions en sortent gravement blessés ou à jamais invalides, plus de 1 million d’orphelins et plus de 10 millions avec de profonds traumatismes psychologiques. Actuellement, dans environ cinquante pays à travers le monde, des enfants souffrent lors de conflits armés et durant la période de l’après-guerre. Vingt-trois millions sont devenus des réfugiés, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur de leur pays, privés d’éducation et d’assistance sanitaire. Dix mille mineurs meurent ou sont mutilés chaque année par des mines antipersonnel.
Au moins 300 000 enfants-soldats de moins de 18 ans combattent dans trente zones de conflits à travers le monde. Début 2008, la secrétaire générale adjointe des Nations unies Radhika Coomaraswamy indiquait que cinquante-huit organisations continuent à recruter et utiliser des enfants dans treize pays : Afghanistan, Burundi, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Birmanie, Népal, Somalie, Soudan, Tchad, Colombie, Philippines, Sri Lanka et Ouganda. Cette pratique viole évidemment la Convention des droits de l’enfant de 1989, et en particulier le protocole additionnel concernant l’implication d’enfants dans des conflits armés. Ratifié par 127 États, ce dernier fixe à 18 ans au moins l’âge d’enrôlement dans les forces armées.
Outre les morts et les blessés, mineurs et adultes, ces guerres d’un nouveau genre entraînent une autre conséquence : la multiplication des réfugiés et déplacés, dont les statistiques s’avèrent fort peu fiables – elles « flottent » entre 10 millions et 200 millions ! Sur les quelque 31,7 millions de réfugiés et demandeurs d’asile recensés, fin 2007, par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) [6] 80 % se trouvent dans des pays en voie de développement. Et chaque guerre grossit leurs rangs : on compterait entre 4 et 5 millions de réfugiés afghans en Iran et au Pakistan ; la guerre d’Irak a déplacé près de 2 millions de personnes dans le pays et plus de 2 millions d’autres à l’étranger ; la République démocratique du Congo en compte 1,7 million, auxquels s’ajoutent les 100 000 personnes poussées à l’exode par les raids de la milice hutu des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) au Nord-Kivu, au printemps 2009 ; à la même période, les combats au nord-est du Sri Lanka ont contraint plus de 150 000 civils à se déplacer ; quant au nombre de réfugiés palestiniens et de leurs descendants, selon l’Agence spécialisée des Nations unies, il dépassait, fin juin 2008, 4,6 millions.
Avec ces conséquences humaines tragiques, la nouvelle nomenclature de la belligérance bouscule la donne. La « communauté internationale » se préoccupe essentiellement de l’élargissement du club des puissances nucléaires : si l’Inde et le Pakistan ont rejoint ce dernier sans provoquer de tempête (à moins, évidemment, que les talibans s’emparent du pouvoir à Islamabad), il n’en va pas de même de l’Iran. Et pourtant, jusqu’ici, ce n’est pas la prolifération nucléaire qui tue, mais celle des armes classiques, et singulièrement des armes légères, toujours moins coûteuses et plus meurtrières.
Selon le Small Arms Survey 2008, 51 pays en produisent directement, sous licence ou illégalement. Les premiers exportateurs d’armes légères et de petit calibre sont les États-Unis, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche, le Brésil, la Russie et la Chine – pour un total annuel d’au moins 100 millions de dollars chacun. Le nombre de ces armes détruites chaque année (430 000) est probablement inférieur au nombre produit. Et, sur les 200 millions recensées dans le monde, au moins 76 millions constituent des surplus. Dans certains pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, les civils peuvent même en acheter librement. Détournée, une grande partie de toutes ces armes alimente les groupes de combattants non étatiques, qui luttent contre leur gouvernement ou/et entre eux.
Cet état des lieux confirme quelques hypothèses quant à la nature de la stratégie de Barack Obama. Il va de soi qu’il est trop tôt pour formuler une évaluation globale et définitive de la politique de la nouvelle administration, quatre mois après son entrée en fonction. Rien ne serait pire qu’une appréciation dogmatique, dans un sens ou dans l’autre.
A mon avis, le discours d’investiture du nouveau président fournit plusieurs indications importantes, et d’abord sur l’objectif qu’il se fixe explicitement : rétablir le leadership américain. « Sachez, dit-il, que l’Amérique est l’amie de chaque pays et de chaque homme, femme et enfant qui recherche un avenir de paix et de dignité, et que nous sommes prêts à nouveau à jouer notre rôle dirigeant [7]. » La rupture avec son prédécesseur intervient donc moins sur le but que sur la méthode. Non seulement Barack Obama, contrairement à George W. Bush, porte un regard lucide sur les résistances à l’hégémonie américaine, et au-delà sur l’évolution du monde, mais il en tire des leçons pragmatiques. Parlant des générations précédentes, victorieuses du nazisme et du communisme, il souligne : « Elles ont compris que notre puissance croît lorsqu’on en use prudemment ; que notre sécurité découle de la justesse de notre cause, la force de notre exemple et des qualités modératrices de l’humilité et de la retenue ». D’où sans doute la disparition, dans son texte, de deux formules chères à son prédécesseur : « guerre contre le terrorisme » et « axe du Mal ». Pour ne rien dire du « choc des civilisations » : « au monde musulman », le nouveau président à assuré : « Nous voulons trouver une nouvelle approche, fondée sur l’intérêt et le respect mutuels ». Cette main tendue à l’islam inspirera largement, quelques mois plus tard, son voyage en Turquie.
Devant le Capitole, Obama avait déclaré : « Avec de vieux amis et d’anciens ennemis, nous allons travailler inlassablement pour réduire la menace nucléaire et faire reculer le spectre du réchauffement de la planète ». Si l’engagement de la nouvelle administration dans le processus de Kyoto tranche avec le refus borné de la précédente, il en va de même de son ouverture en direction de la Russie, manifeste lors du G20 de Londres. Ouverture encore, timide il est vrai, en direction de Cuba et du Venezuela, lors du sommet des Amériques.
Cette conception générale commence surtout à se traduire s’agissant des conflits lesquels l’Amérique est impliquée. Sans évidemment renoncer au recours éventuel à la force, la nouvelle administration affirme accorder la priorité au dialogue. Barack Obama a proposé au président Mahmoud Ahmadinejad, qui a accepté, de négocier sans condition préalable sur l’aspiration de Téhéran à se doter de l’énergie nucléaire. À Bagdad, il travaille à conforter la nouvelle architecture institutionnelle et politique du pays. En Afghanistan, il cherche à traiter, à l’instar du président Hamid Karzaï, avec plusieurs chefs de guerre ainsi qu’avec les « talibans modérés ».
Suivra-t-il la même ligne avec le conflit israélo-palestinien ? Il serait difficile de répondre clairement par l’affirmative ou par la négative. Mais les signes s’accumulent. D’abord le choix comme envoyé spécial dans la région de George Mitchell, dont le rapport sur les causes de la seconde Intifada, en 2000, avait hérissé les dirigeants israéliens. Ensuite l’appui donné par le président en personne au plan arabe de paix de 2002, réaffirmé depuis par plusieurs sommets, comme base nécessaire de la négociation d’une paix fondée sur une perspective bi-étatique. Enfin la recherche, pour l’instant officieuse, d’un voie de dialogue avec le Hamas. Mais la Maison Blanche semble surtout durcir ses positions depuis la mise en place du gouvernement Nétanyahou, avec Avigdor Lieberman comme vice-premier ministre chargé des Affaires étrangères. Ce dernier paraît sûr de lui : « Croyez-moi, déclare-t-il dans une interview à un quotidien russe, l’Amérique accepte toutes nos décisions » [8]. On peut douter qu’il en aille ainsi…
Tableau idyllique, diront certains. Et ils auront raison. Car la « ligne » de la nouvelle administration américaine, c’est aussi, inséparablement, la détermination à rassembler l’ensemble du monde occidental sous sa houlette, qu’il s’agisse d’économie, de défense ou de conflits : à quiconque en douterait, les réunions successive du mois d’avril, du G20 de Londres au sommet de l’OTAN, en ont apporté la preuve. De même avec Moscou : l’empathie des discours n’empêche pas le maintien de l’épée de Damoclès du bouclier anti-missiles. Quant à Pékin, les remerciements pour son aide face à la crise ne diminuent pas la pression contre toute dévaluation du yuan. Et la recherche affirmée de la paix en Irak comme en Afghanistan va de pair avec le renforcement des troupes américaines sur place. Bref, mieux vaut rester prudents dans l’appréciation des avancées de Barack Obama.
Comment, cela dit, ne pas espérer que la nouvelle administration tienne une partie de ses promesses ? On imagine sans peine l’évolution du paysage mondial si le genre de guerres qui l’ensanglante devait se généraliser au fil du XXIe siècle. Plus que jamais, seule une Organisation des Nations unies rénovées, apte à gérer collectivement le retour à la paix, permettra d’éviter cette dérive sanglante.
Le bon sens suffit à le comprendre : une communauté internationale multipolaire ne saurait être organisée comme celle, bipolaire, de la guerre froide ou encore celle des années 1990 dominée – pour reprendre l’expression de l’ex ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine – par une « hyperpuissance ». Le projet de réforme imaginé par l’ancien secrétaire général, Kofi Annan – et qui lui a coûté son poste – allait certainement dans le bon sens.
Augmenter les pouvoirs de l’Assemblée générale et rendre ses décisions exécutoires, élargir le Conseil de sécurité à des pays représentant les grandes régions du monde, voire supprimer le droit de veto des cinq puissances victorieuses du nazisme il y a soixante-cinq ans constituent en effet quelques uns des piliers de l’indispensable démocratisation de l’ONU. Bref, il est temps que l’Occident accepte de renoncer aux privilèges d’un autre temps : le monde change à grande vitesse, les instruments de sa gestion doivent évoluer au même rythme.
Difficile de dire, pour conclure, ce qui donne le plus le vertige : les transformations en cours sur la scène internationale ou celles qui restent à acccomplir ? Jean Jaurès, il y a un siècle, avait coutume de citer cette phrase de Marx : « Nous ne sommes encore que dans la préhistoire de l’Humanité » [9].



