Les séminaries du Monde diplomatique. Géopolitique du monde multipolaire (2)

Ces guerres sanglantes du XXIe siècleit

Dans la deuxième conférence des Séminaire du Monde diplomatique 2010, consacrés à la “Géopolitique du monde multipolaire”, Dominique Vidal analyse les conséquences du nouvel ordre multipolaire, abordé dans la conférence précédente, sur la quantité et la qualité des conflits armés contemporains. Bien que la guerre froide non plus n’ait assuré au monde une ère de paix, stabilité et sécurité, dès les années 1990 le nombre des conflits s’est accru et surtout s’est modifiée leur nature, par la multiplication et la diversification tant des acteurs quant des victimes de la violence. Parmi les phénomènes considérés : l’augmentation des guerres civiles ; l’implication des mercenaires et des combattants non étatiques ; l’intensification de la violence sur les civils, en particulier sur les mineurs ; la hausse des dépenses militaires et du trafic d’armes ; la prolifération des armes classiques, surtout des armes légères. Les conférences suivantes aborderont plus en particulier l’impact du nouveau système mondial multipolaire sur la politique des Etats-Unis et le conflit au Proche Orient, jusqu’à la nécessaire réforme des institutions internationales.

15 mai 2010, par Dominique Vidal
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Je commence cet après-midi par ce sur quoi j’ai terminé ce matin : les transformations profondes qui affectent le monde d’aujourd’hui et le rythme accéléré auquel elles se produisent doivent nous inciter à beaucoup de modestie dans l’approche de la géopolitique contemporaine. Certes, il est tentant de bâtir des grilles de lecture robustes, capables d’expliquer l’évolution des relations internationales. Mais l’expérience montre qu’à se précipiter, on risque de tomber. Surtout quand le monde change à toute vitesse.

Géopolitique des conflits

L’analyse des conflits qui ensanglantent la planète en offre un excellent exemple. La transition d’un monde bipolaire à un monde multipolaire se caractérise en effet par une évolution du nombre et surtout de la nature des conflits qui ensanglantent la planète. La période allant de 1948 à 1991 constitua un temps béni pour les géopolitologues amateurs ! En un peu plus de cinquante ans, le nombre de conflits de la planète a été multiplié par trois, mais tous – ou presque, on l’a vu – s’inscrivaient dans le cadre de l’affrontement entre les deux blocs. S’ils avaient souvent des causes largement indépendantes de la Guerre froide, l’Union soviétique et les États-Unis ne les instrumentalisaient pas moins, veillant à ce que leurs « clients » respectifs obéissent aux règles du jeu imposées par le péril nucléaire : il importait toujours de savoir jusqu’où aller trop loin… Pour faire mine de comprendre les guerres en cours, il suffisait donc – du moins le croyait-on – de repérer les alliés de Moscou et ceux de Washington et, selon ses propres options, de défendre l’argumentation des uns ou des autres.

Partant du constat, évidemment heureux, que l’équilibre de la terreur a parfaitement fonctionné en évitant l’holocauste atomique, certains observateurs en déduisent que cette période fut peu meurtrière. Pour ne citer que les plus importantes, les guerres chaudes de la guerre froide ont coûté : en Corée (1950-1953) un à deux millions de morts ; au Vietnam (1965-1975) trois millions ; en Afghanistan 1 300 000… C’est dire que la gestion par Washington et Moscou des affrontements entre leurs affidés n’empêchait pas le sang de couler abondamment – celui des militaires, mais aussi de très nombreux civils. L’équilibre de la (grande) terreur se nourrissait de (petites) terreurs…

La chute du mur de Berlin rouvrit la boîte de Pandore, « libérant » des conflits en tous genres, notamment dans les grands ensembles en désintégration – comme l’Union soviétique ou la Fédération yougoslave. Et pourtant, voici vingt ans, à la mort du communisme, les vainqueurs de la guerre froide nous avaient promis une ère de paix et de sécurité. Francis Fukuyama avait même profétisé « la fine de l’histoire ». De fait, ouvertes sur la guerre du Golfe, les années 1990 se sont conclues avec celle du Kosovo. Entre les deux, le monde avait connu plus de soixante conflits !

Des guerres nouvelles

Mais, si le nombre de conflits a augmenté, ce qui caractérise le contexte nouveau, c’est aussi leur changement de nature. Certains d’entre eux, de moins en moins nombreux, concernent encore les relations entre États : ce fut notamment le cas, du moins jusqu’au récent réchauffement interrompu par les attentats de Bombay (novembre 2008), du face-à-face Inde-Pakistan, responsable de trois guerres. D’autres conflits, également plus rares qu’autrefois, opposent des peuples à leurs occupants : ainsi depuis 1967 en Palestine, 1993 en Tchétchénie, 2001 en Afghanistan et 2003 en Irak. Mais la plupart se présentent comme des guerres civiles à base ethnique ou religieuse (ou les deux) – dans certains cas les insurgés visent le contrôle d’un territoire, dans d’autres celui du pouvoir.

On retrouve cette évolution dans les statistiques annuelles du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) [1]. Celui-ci caractérise l’année 2008 par ses « menaces accrues à la sécurité, la stabilité et la paix dans presque tous les coins du globe. Les effets de la crise financière globale, précise le SIPRI, risquent d’exacerber ces changements ». Les grandes attentes générées par l’élection de Barack Obama ont été de pair « avec l’espoir de stratégies de sortie en Irak, de stabilisation en Afghanistan et des changements dans les rapports entre les États-Unis et la communauté internationale ». Mais le SIPRI recense, pour cette année, seize « conflits armés majeurs » – précisons que, pour le Upsala Conflict Data Program (UCDP), ces conflits opposent, pour la conquête d’un territoire ou du pouvoir, deux forces armées, dont l’une appartient au gouvernement d’un État et dont l’affrontement a occasionné plus de 1 000 morts en un an. Il suffit ensuite qu’il fasse 25 morts par an pour réapparaître dans les statistiques.

Les statistiques de 2008

Pour la cinquième année consécutive, aucun de ces conflits armés majeurs ne présente un caractère interétatique. D’ailleurs, dans les dix années précédentes, seuls trois conflits ont opposé des États : Érythrée/Éthiopie (1998-2000) ; Inde/Pakistan (1998-2003) ; États-Unis et alliés/Irak (2003) – les deux premiers avec pour objectif le contrôle de territoires, le troisième celui du pouvoir. Reste que des troupes étrangères ont pris part à quatre conflits.

Parmi les seize conflits de 2008 (contre quatorze en 2007), quatre présentent la particularité d’avoir connu une internationalisation : Washington contre Al-Qaida ; le gouvernement afghan face aux talibans ; les autorités irakiennes avec les différentes insurrections du pays ; le pouvoir somalien et l’Union des tribunaux islamiques. Tous, notons-le, relèvent de la « guerre contre le terrorisme » engagée, en son temps, par l’administration Bush.

Encore faudrait-il définir ce nouvel ennemi, ce que le droit international n’a pas su faire jusqu’ici. Même une définition simple – par exemple, « tout acte de violence contre des civils innocents destiné à terroriser les populations » – conduit à mélanger les attaques d’Al-Qaida depuis 1998 et l’attentat de l’Irgoun de Menahem Begin contre l’hôtel King David (1946) de Jérusalem, la prise en otages des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich (1972) et le gaz répandu dans le métro de Tokyo par la secte Aum (1995), les opérations kamikazes en Israël et les assassinats commis dans les années 1970 par la Fraction armée rouge…

Pour la troisième année consécutive, l’Asie arrive, en 2008, en tête de tous les continents pour le nombre de conflits majeurs : sept, à savoir Afghanistan, Inde (Cachemire), Myanmar (État Karen), Pakistan, Philippines, Philippines (Mindanao) et Sri Lanka. Dans les dix années précédentes, ce continent en avait connu dix, dont un entre États (Inde/Pakistan) et neuf guerres civiles – quatre pour un territoire (le Cachemire) et cinq pour le pouvoir.

Suit le continent américain, avec trois conflits en 2008, tous internes : Colombie, Pérou, États-Unis. Dans les années 1998-2007, on en avait recensé également trois. Le Moyen-Orient en totalise également trois cette même année (Irak, Israël-Palestine, Turquie-Kurdistan) – mais cinq en dix ans, dont un entre États (États-Unis et alliés/Irak), le conflit israélo-palestinien et trois autres de caractère interne. On n’en compte en revanche aucun en Europe (contre deux au cours de la décennie précédente : Kosovo et Tchétchénie) et trois en Afrique (Burundi, Somalie, Soudan).

Pour cette dernière, il s’agit d’un véritable tournant : dans la période 1998-2007, le continent noir fut le théâtre de treize conflits majeurs, dont un entre États (Érythrée-Éthiopie) et douze guerres civiles pour le pouvoir. Plusieurs d’entre elles se sont internationalisées en Afrique centrale (Burundi, République démocratique du Congo, Rwanda) comme de l’Ouest (Côte-d’Ivoire, Liberia et Sierra Leone).

Le SIPRI propose aussi une liste des conflits apparus et disparus en 2008. Les premiers doivent leur présence au regain de combativité des guérillas : au Burundi (Parti pour la libération du peuple hutu-Forces nationales de libération : Palipehutu-FNL), au Soudan (Mouvement de libération du Soudan, MLS) et au Pakistan (forces islamistes proches des Talibans). Les seconds, les conflits disparus, résultent de la moindre activité de mouvements de libération : c’est le cas, en 2008, de la Cécénie.

En 2008, quatre des conflits en cours ont vu leur intensité s’accroît. Au Pérou, le Sentier lumineux a intensifié ses attaques. Les guérilleros du Mindanao ont relancé leur action contre les forces philippines. Au Sri Lanka, les forces gouvernementales ont écrasé dans le sang les Tigres tamouls. Le pouvoir turc s’est lancé dans une escalade contre les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’armée poursuivant celles-ci jusqu’en Irak. Dans ces trois derniers pays, le nombre de morts a crû de 50 % en douze mois. Toutefois, en 2008, seuls quatre de tous ces conflits avaient coûté – officiellement – plus de 1 000 vies : en Afghanistan (plus de 5 800), en Irak (plus de 5 700), au Sri Lanka (environ 2 500) et en Somalie (près de 1 400).

Face à cette recrudescence belliqueuse, soixante opérations multilatérales de paix ont été conduites en 2008, avec un nombre record de 187 586 participants (soit +11 % en un an). En décembre 2008, 137 pays contribuaient à ces opérations. Les plus larges sont l’ISAF en Afghanistan (51 356 soldats), la MONUC au Congo et l’UNAMID au Soudan/Darfour.

Premières victimes, les civils

Autre caractéristique des conflits d’aujourd’hui : le recours de plus en plus massif à des mercenaires. Les États y font appel, soit pour ne pas employer leur propre armée, soit pour disposer de troupes mieux entraînées et mieux équipées. Le plus souvent, il ne s’agit plus d’hommes recrutés individuellement, mais via des entreprises privées. Leurs tâches vont de la sécurité à l’encadrement et à l’assistance militaire. Étrangers au terrain où ils interviennent, ils hésitent d’autant moins à faire preuve d’une grande violence, voire de barbarie contre les populations civiles.

Plus généralement, la fragmentation et la diversification de la violence armée ont eu des conséquences graves en termes de coût humain. Dans les guerres interétatiques, les soldats constituent le gros des victimes. Les guerres infra-étatiques, elles, font surtout des ravages parmi les civils. Comme l’écrit le SIPRI,

Contrairement à la violence liée à une bataille, qui peut toucher les civiles de manière indiscriminée, la violence à sens unique contre les civils se produit dans un contexte de conflits armés et cible les civils directement et intentionnellement. (…) Les statistiques montrent que les campagnes de violence à sens unique se sont accrues de manière significative depuis les début des années 1990. Et de citer, en 2008, les cas de la Somalie, du Sri Lanka, de l’Ossétie du Sud et de la Colombie.

Ces cas, précise le SIPRI, montrent que la violence indiscriminée est plus meurtrière quand elle est perpétrée par les forces gouvernementales. Toutefois, le nombre des victimes de la violence à sens unique étatique a décliné relativement dans la présente décennie, par rapport aux années 1990. Cette tendance est toutefois contrebalancée par le recours croissant des États, en matière de « contre-insurrection », à des « milices lignées sur les gouvernements – une forme d’externalisation de la violence directe et des abus contre les civils ».

Autre contrepoids, le rôle croissant des rebelles dans la violence à sens unique subie par les civils, « y compris les attaques terroristes qui sont de plus en plus utilisées comme tactique de confrontation asymétrique avec l’État ». Enfin, compte tenu de la fragmentation de la violence et de la diversification des acteurs armés, notamment dans des États faibles ou qui dysfonctionnent, « quelques-unes des pires violations contre les civils peuvent être perpétrées par des décideurs locaux, des irréguliers armés et des gangs criminels sans agenda politique explicite ».

Bref, si, dans la lutte pour le pouvoir, la responsabilité de nombre de morts incombe aux États, les groupes non étatiques en font le plus dans la bataille pour un territoire. D’où la multiplication des victimes civiles, directes et indirectes, y compris les déplacés et réfugiés. Ces querelles intestines voient proliférer les groupes armés, qui abolissent les frontières entre les différentes formes de violence, terrorisme inclus. L’État, par sa faiblesse, alimente souvent ce glissement vers le pire, en s’appuyant sur des milices tribales ou des groupes de sécurité privés. Voilà pourquoi les civils, qui constituèrent 20 % des victimes de la Première Guerre mondiale et 40 % lors de la Seconde, en représentent 60 % dans les derniers conflits.

Le sort des enfants

Parmi les victimes civiles des « nouveaux » conflits figurent en masse les enfants : tués, blessés, violés, mutilés, etc. Selon les Nations unies [2], au cours de la dernière décennie (1999-2008), 2 millions de mineurs ont trouvé la mort dans des guerres. Plus de 6 millions en sortent gravement blessés ou à jamais invalides, plus de 1 million d’orphelins et plus de 10 millions avec de graves traumatismes psychologiques. Actuellement, dans environ cinquante pays à travers le monde, des enfants souffrent lors de conflits armés et dans la période d’après-guerre. Vingt-trois millions sont devenus des réfugiés, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur de leur pays, privés d’éducation et d’assistance sanitaire. Dix mille moins de 18 ans meurent ou sont mutilés chaque année par des mines antipersonnel.

Au moins 300 000 enfants-soldats de moins de 18 ans combattent dans trente zones de conflits à travers le monde. Début 2008, la secrétaire générale adjointe des Nations unies Radhika Coomaraswamy indiquait que cinquante-huit organisations continuent à recruter et utiliser des enfants dans treize pays : Afghanistan, Burundi, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Birmanie, Népal, Somalie, Soudan, Tchad, Colombie, Philippines, Sri Lanka et Ouganda. Cette pratique viole évidemment la Convention des droits de l’enfant de 1989, et en particulier le protocole additionnel concernant l’implication d’enfants dans des conflits armés. Ratifié par 127 États, ce dernier fixe à 18 ans au moins l’âge d’enrôlement dans les forces armées...

Réfugiés et déplacés

Outre les morts et les blessés, mineurs et adultes, ces guerres d’un nouveau genre entraînent une autre conséquence : la multiplication des réfugiés et déplacés, dont les statistiques s’avèrent fort peu fiables – elles « flottent » entre 10 millions et 200 millions ! Sur les quelque 31,7 millions de réfugiés et demandeurs d’asile recensés, fin 2007, par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 80 % se trouvent dans des pays en voie de développement.

Selon le SIPRI,

Le déplacement massif de personnes à l’intérieur des États et au-delà de leurs frontières est devenu un trait caractéristique du monde de l’après-guerre froide. C’est aussi une composante majeure de l’insécurité dans laquelle avec les génocides, le terrorisme et les énormes violations des droits humains provoquent des ravages parmi les civils. Les causes des déplacements de masse sont les conflits sur le partage du pouvoir, du bien-être et des ressources. D’où la question plus urgente que jamais de la protection internationale.

Or, poursuit l’Institut, durant les deux dernières décennies, le système centré sur l’État, dans lequel la souveraineté était absolue, a évolué vers un autre, où le comportement des États à l’égard de leurs citoyens est devenu un sujet de préoccupation et de surveillances internationales. Malgré les progrès du mouvement des droits humains, l’incapacité des États à protéger leurs citoyens a souvent suscité une réponse internationale faible. Bref, il reste à la communauté internationale beaucoup à faire pour que les États assument leurs responsabilité à l’égard des réfugiés, y compris deux de l’intérieur.

Et chaque guerre grossit leurs rangs : on compterait entre 4 et 5 millions de réfugiés afghans en Iran et au Pakistan ; la guerre d’Irak a déplacé près de 2 millions de personnes dans le pays et plus de 2 millions d’autres à l’étranger ; la République démocratique du Congo en compte 1,7 million, auxquels s’ajoutent les 100 000 personnes poussées à l’exode par les raids de la milice hutu des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) au Nord-Kivu, au printemps 2009 ; à la même période, les combats au nord-est du Sri Lanka ont contraint plus de 150 000 civils à se déplacer ; quant au nombre de réfugiés palestiniens et de leurs descendants, selon l’Agence spécialisée des Nations unies, il dépassait, fin juin 2008, 4,6 millions.

Avec ces conséquences humaines tragiques, la nouvelle nomenclature de la belligérance bouscule la donne. La « communauté internationale » se préoccupe essentiellement de l’élargissement du club des puissances nucléaires : si l’Inde et le Pakistan ont rejoint ce dernier sans provoquer de tempête (à moins, évidemment, que les talibans s’emparent du pouvoir à Islamabad), il n’en va pas de même de l’Iran. Et pourtant, jusqu’ici, ce n’est pas la prolifération nucléaire qui tue, mais celle des armes classiques.

Car la course aux armements se poursuit, vingt ans après la fin de la guerre froide. Et pour cause : les dépenses militaires ne cessent d’augmenter. Selon les dernières statistiques globales en date, celles de 2008, elles ont augmenté de 45 % depuis 1999, atteignant 1 470 milliards de dollars. Dix États représentent plus de 70 % de ces sommes : dans l’ordre, les États-Unis, la Chine, la France, le Royaume-Uni, la Russie, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, l’Arabie saoudite et l’Inde. Et les actions de l’industrie de l’armement, contrairement aux autres, n’ont pas subi les conséquences de la crise des subprimes.

Selon les nouvelles statistiques du SIPRI, les exportations d’armes en 2005-2009 ont dépassé de 22% celles de 2000-2004. Sur cette période 2005-2009, les dix principaux États exportateurs – qui en totalisent plus de 90 % – sont les États-Unis (30 %), la Russie (23 %), l’Allemagne (11 %), la France (8 %), le Royaume-Uni (4 %), les Pays-Bas (4 %), l’Italie (3 %), l’Espagne (3 %), la Chine (2 %), la Suède (2 %) - et d’autres (10 %). Côté acheteurs, arrivent en tête la Chine (9 %), l’Inde (7 %), les Émirats arabes unis (6 %), la Corée du Sud (6 %), la Grèce (4 %), Israël (3 %), Singapour (3 %), les Etats-Unis (3 %), l’Algérie (3 %), le Pakistan (3 %) - et d’autres (53 %).

Le danger des armes légères

Dans ce commerce, les armes légères, toujours moins coûteuses et plus meurtrières, occupent une place de choix. Selon le Small Arms Survey 2009, 53 pays en produisent directement, sous licence ou illégalement. Le commerce mondial autorisé se serait monté à 1,58 milliards de dollars en 2006, soit une augmentation de 28 % par rapport à l’an 2000. Auquel il faudrait ajouter sans doute 100 millions de transactions non déclarées. Le secteur qui a connu la plus forte augmentation en valeur est celui des munitions de petit calibre, en hausse de 33 %. Et le plus fort accroissement en pourcentage concerne les pièces détachées et accessoires pour pistolets et revolvers (+101 %).

Le rapport précise que l’évaluation du commerce mondial des armes légères et de petit calibre a été largement sous-estimé, certains pays très actifs n’informant pas de leurs ventes - Biélorussie, Iran, Israël, Corée du Nord, Afrique du Sud, etc. – ou en camouflant une partie : Chine, Pakistan, Russie, Singapour…

Les dix premiers exportateurs d’armes légères et de petit calibre dans la période 2000-2006 sont les États-Unis (54 %), la Belgique (6 %), la France (5 %), l’Allemagne (4 %), le Royaume-Uni (3 %), la Chine, la Norvège, l’Italie, le Canada et la Suisse (2 %). Quant aux premiers importateurs, ce sont Chypre (20 %), la Corée du Sud (9 %), le Japon (7 %), la Grèce et l’Arabie saoudite (6 %), les États-Unis (5 %), les Pays-Bas, l’Égypte et la Turquie (3 %) et l’Australie ( 2 %). Les activités de désarmement ont permis d’éliminer jusqu’à 40 % des arsenaux militaires d’États et 20 % des armes détenues par les civils : au total, 76 millions d’armes de petit calibre militaires et 120 millions d’armes à feu civiles ont été détruites.

Et, sur les 200 millions recensées dans le monde, au moins 76 millions constituent des surplus. Dans certains pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, les civils peuvent même en acheter librement. Détournée, une grande partie de toutes ces armes alimente les groupes de combattants non étatiques, qui luttent contre leur gouvernement ou/et entre eux.

On imagine sans peine l’évolution du paysage mondial si le genre de guerres qui l’ensanglante devait se généraliser au fil du XXIe siècle. Plus que jamais, seule une réforme des Nations unies qui les rende aptes à imposer le retour à la paix permettra d’éviter cette dérive sanglante. Car – faut-il le rappeler ? – la Charte de l’ONU, dans son article 2 § 4, interdit le recours à la menace et à l’utilisation de la force. Dans son article 33, elle fait obligation à tous les États de régler leurs différends par des moyens pacifiques. Tel est le fondement du droit international.

Ce bannissement de la guerre ne connaît, selon la Charte, que deux exceptions : le recours à la force de la part du Conseil de sécurité en vue du maintien de la paix et de la sécurité internationales (chapitre VII de la Charte) et le « droit naturel » de légitime défense reconnu aux États en cas agression armée (article 51 de la Charte).

Comme le souligne Hugo Ruiz Diaz Balbuena [3],

L’intervention dite “humanitaire”, la “légitime défense préventive” et la notion de “guerre préventive” en tant que “nouvelle doctrine” juridique sont là pour neutraliser l’article 2 § 4 et faire revenir l’Humanité avant 1945, lorsque les États prétendaient faire la guerre à leur guise.

La prétention des États-Unis et de leurs alliées européens à attaquer n’importe quel État souverain, sous couvert de guerre contre le terrorisme, conduit, estime Hugo Ruiz Diaz Balbuena, à la déstructuration, voire à la destruction de la Charte des Nations unies et de tout le système de sécurité collective. Or, poursuit le juriste, l’interdiction de la menace de l’utilisation et de l’utilisation de la force armée a été et est encore une des plus grandes conquêtes de l’humanité depuis la Seconde Guerre mondiale. L’interdiction est si importante que sa violation est considérée comme un crime international, c’est-à-dire, comme une règle relevant de la norme impérative (jus cogens, en langage juridique).

Après les années d’aventures de l’administration Bush, le chemin sera long jusqu’à la pleine restauration de la Charte des Nations unies. Mais Jean Jaurès n’avait-il pas coutume de citer cette phrase de Marx ? : « Nous ne sommes encore que dans la préhistoire de l’Humanité [4] »


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Dominique Vidal

Dominique Vidal

Historien, essayiste et journaliste au “Monde diplomatique”, où il a été rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2006 et où il est responsable de toutes les éditions étrangères. Spécialiste du Proche-Orient et de la question israélo-palestinienne.


Notes

[1] SIPRI Yearbook 2009. Armaments, disarmament and international security, Solna, Suède, 2009.

[2] Cf. Bureau du Représentant Spécial du Secrétaire Général pour les Enfants et les Conflits Armés.

[3] Fin des guerres ou guerres sans fin ?, in Attac, Refonder l’ONU. La raison du plus fort ne doit pas être la meilleure, Paris, 2010.

[4] Jaurès, J., Histoire socialiste de la Révolution française, Paris, 1924.

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