Les séminaries du Monde diplomatique. Géopolitique du monde multipolaire (4)

Israël-Palestine : ce qui bloque, ce qui bougeit

Dans la quatrième conférence des Séminaires du Monde diplomatique 2010, consacrés à la “Géopolitique du Monde multipolaire”, Dominique Vidal analyse le développement du conflit israélo-palestinien dans le contexte du nouveau multipolarisme, dont les conférences précédentes ont abordé, outre son affirmation historique, l’impact sur les guerres contemporaines en général et sur la politique des Etats-Unis en particulier. Sous le gouvernement Netanjahou, Israël vit une radicalisation politique et sociale sans précédents. Côté palestinien, la fracture entre Hamas et Fatah devient de plus en plus profonde. Toutefois, Israël se trouve aujourd’hui plus isolé que jamais sur le plan international, face au soutien croissant à la cause palestinienne de même qu’à la solution des deux Etats : aux Etats-Unis, conscience du fait que l’intransigeance israélienne pose des défis importants aux intérêts occidentaux au Proche et Moyen Orient ; en Europe, boycott économique et commercial. L’institution de la paix nécessite, en conclusion, de l’intervention de la communauté internationale, qui tarde cependant à se concrétiser. Les deux conférences suivantes examineront les reformes qu’elle doit apporter à ses institutions pour les adapter aux nouveaux rapports de force mondiaux.

16 mai 2010, par Dominique Vidal
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Rarement la situation au Proche-Orient a été aussi contradictoire. Sur le terrain, la politique israélienne paraît étouffer tout espoir, profitant à plein des divisions inter-palestiniennes. En revanche, au plan international, un (timide) espoir est apparu, mais qui tarde à se concrétiser.

Sur fond, il n’y a rien là de nouveau : la « communauté internationale » (avec des guillemets) est à l’origine du conflit israélo-palestinien : c’est l’Assemblée générale (AG) de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui a décidé le 29 novembre 1947 – mais pas imposé après la guerre de 1948 – le partage de la Palestine britannique en un État juif et un État arabe. Il lui revient donc le faire. Plus que jamais, la paix dépend surtout de cette intervention extérieure.

Tel est le « fil rouge » que je développerai maintenant en abordant successivement les impasses Israël et Palestine, puis les mouvements dans le champ international.

Radicalisation en Israël

Le durcissement d’Israël – et, au-delà, de sa société – ne date pas de 2010. Il remonte au moins à l’assassinat d’Itzhak Rabin (1995), au sabotage par Ehud Barak du sommet de Camp David et à l’éclatement de la seconde Intifada (2000). Mais il s’est considérablement aggravé avec l’opération militaire menée par Israël contre la bande de Gaza, durant l’hiver 2008-2009.

Le gouvernement issu des élections de janvier 2009 est le plus extrémiste de l’histoire du pays. Benyamin Netanyahou a en effet choisi d’y faire figurer tous les courants existant à droite du Likoud. Outre l’extrême droite traditionnelle, laïque et religieuse, la coalition comprend le parti russe Israël Beteinou, dont le leader, Avigdor Lieberman, devenu vice Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, bataille contre la citoyenneté, voire la présence des Palestiniens israéliens. Quelle cohérence : dans sa Moldavie natale, il était « videur » de boîte de nuit ; devenu citoyen d’Israël, il veut en vider… les Palestiniens !

La politique de ce gouvernement, c’est le refus de l’État palestinien et des négociations censées y mener, le développement de la colonisation, la poursuite de la construction du mur, le renforcement d’une armée discréditée par ses échecs militaires en vue des guerres de demain et, à cette fin, l’appauvrissement brutal des catégories défavorisées.

Benyamin Netanyahou et son ministre de l’Intérieur en ont donné une nouvelle preuve à la mi-mars. Barack Obama avait envoyé son vice-président, Joseph Biden, à Jérusalem et Ramallah pour ouvrir, en grand, les négociations indirectes organisées par George Mitchel entre Israéliens et Palestiniens. Les « stratèges » israéliens n’ont pas hésité à annoncer la construction de 1 600 nouveaux logements à Jérusalem-Est. Ce faisant, ils ont certes provoqué le retrait immédiat de l’Autorité palestinienne, mais aussi, au-delà de l’offense faite à Biden, une nouvelle crise avec les Etats-Unis et avec l’Union européenne.

Cette radicalisation à droite caractérise l’État d’Israël, mais aussi sa société. Les choix électoraux de janvier 2009 trouvent leur confirmation, depuis, dans la plupart des sondages, qui expriment une profonde défiance à l’égard des Palestiniens de l’Extérieur comme de l’Intérieur, avec un désir majoritaire de les priver de leurs derniers droits, voire d’aboutir à leur expulsion. Selon les enquêtes d’opinion, 53 % Israéliens soutiennent la politique de Netanyahou - et même 66 % s’agissant de la colonisation de Jérusalem-Est [1].

Où sont passés tous les Israéliens qui acceptaient - au moins verbalement – les principes de retrait des Territoires occupés et de création d’un État palestinien ? Sur la lancée de la seconde Intifada, plusieurs facteurs récents expliquent leur silence, à commencer par la psychose entretenue par la guerre du Liban (2006), les tirs de missiles sur Sderot (2009) et la « menace » iranienne, psychose entretenue par une manipulation médiatique sans précédent – comme on le sait, Israël a été jusqu’à interdire aux journalistes, nationaux et internationaux, de pénétrer dans la bande de Gaza pendant son offensive de l’hiver 2008-2009.

Mais la clé, ici comme ailleurs, c’est l’absence de toute alternative. La reprise en mains du Parti travailliste par Ehud Barak, sa transformation en instrument de l’opération contre Gaza et sa participation honteuse au gouvernement Netanyahou-Liberman-Barak ont non seulement privé l’électorat de tout choix, mais aussi anesthésié la fraction du mouvement pacifiste liée à la mouvance travailliste. Pour reprendre image de mon ami Michel Warschawski, militant anticolonialiste israélien, la «  petite roue » radicale n’entraîne plus la « grande roue » modérée.

Si bien que le « mieux » qu’on puisse attendre, ce serait le remplacement de la coalition actuelle par une formule d’union nationale, l’extrême droite en étant exclue au profit du parti Kadima de Tzipi Livni. Rien à attendre pareille substitution : elle reconstituerait… la bande des trois responsable du massacre de l’an dernier à Gaza !

Une telle équipe serait a fortiori incapable de relever les trois grands défis auxquels Israël se trouve confronté sur le plan stratégique, démographique et international :

  • Stratégique puisque Tsahal pas été en mesure de protéger ses propres citoyens, au nord pendant l’aventure du Liban et au sud lors de l’offensive contre Gaza. Et, en cas d’aventure contre l’Iran, c’est le centre du pays qui encaisserait les représailles de Téhéran, avec sans doute des milliers de morts ;
  • Démographique, car le « Grand Israël » comportera bientôt une majorité arabe qui ira en s’accroissant, obligeant à terme cet État qui se veut «  juif et démocratique » à renoncer à un de ces deux adjectifs. Démocratique, il devrait accorder les droits politiques à tous ses habitants, et ne serait donc plus juif. Juif, il devrait imposer sa loi à une majorité non juive, et devrait donc recourir à un système du type de l’apartheid ;
  • Défi international, enfin, car le vote par la majorité du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, puis de la majorité de l’AG du rapport rédigé par la commission enquête Goldstone reflète un isolement sans précédent de l’État juif. C’est la première fois qu’une institution aussi représentative condamne aussi lourdement une guerre menée par Israël, accusé de « crimes de guerre, voire contre humanité » – comme Hamas, mais dans proportions bien pires (il est vrai que le nombre de victimes israéliennes se chiffre à 13, et celui des victimes palestiniennes à 1 400).

Les dirigeants israéliens, qui avaient boycotté l’enquête, ont été pris de court par ses résultats, qui ont provoqué chez eux une véritable panique. D’autant que la personnalité du juge Richard Goldstone est inattaquable : non seulement c’est un expert en enquêtes internationales, mais aussi un Juif (sud-africain) et un sioniste de toujours. Le rapport exige qu’Israël et le Hamas effectuent leur propre enquête, faute de quoi le Conseil de sécurité de l’ONU pourrait saisir la Cour pénale internationale (CPI) : Olmert, Livni et Barak risqueraient alors de se retrouver sur le banc des accusés.

Divisions en Palestine

C’est la principale victoire stratégie israélienne : la fracture durable du mouvement national palestinien entre Fatah et Hamas, les autres courants n’ayant pas – ou peu – de visibilité politique. Contrairement à l’analyse se focalisant sur la dimension religieuse de cette division, l’opposition me semble d’abord politique : la première raison du basculement électoral de 2006 réside dans l’échec de la stratégie de l’Autorité palestinienne (AP) dans le cadre des accords Oslo et, au-delà, sur la base des choix politico-diplomatique de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au milieu des années 1970.

Si les Palestiniens ont alors voté majoritairement pour le Hamas, c’est qu’ils avaient le sentiment – justifié – de n’avoir pas obtenu grand chose par la voie des négociations. Au contraire : le « processus de paix » est devenu un processus de colonisation. Force est de reconnaître que la voie de la lutte armée, y compris des actions terroristes, n’a pas non plus apporté grand chose : non seulement elle a radicalisé l’opinion israélienne, porté atteinte à l’image internationale des Palestiniens et donc facilité la reconquête de la Cisjordanie par Ariel Sharon, mais elle a « brutalisé » pour longtemps la société palestinienne – en Algérie, on a observé les conséquences d’un tel phénomène quatre décennies après la fin de la guerre…

Autre motivation forte : le spectacle choquant de la gabegie, de la corruption et de l’impuissance de la bureaucratie de l’AP. Il faut le dire clairement : ces maux n’atteignent pas l’ampleur qui est la leur en France ou en Italie. Mais, dans une société où la moitié des habitants vivent avec un ou deux dollars par jour, cette dégénérescence suscite naturellement de la colère. L’expérience de plus de quatre ans de pouvoir du Hamas fait craindre que ce mouvement ne fasse guère mieux, surtout dans les conditions du blocus de Gaza.

Bref, la division à la fois géographique et politique qui recoupe la ligne de partage entre deux composantes majeures du mouvement national palestinien va de la stratégie à la politique, de la religion à l’idéologie. Cette division n’est pas conjoncturelle, mais structurelle, profonde et sans doute durable, d’autant que ne se manifeste aucune volonté d’unité de part et d’autre. Cela va jusqu’à des arrestations, voire des assassinats des deux côtés. Va-t-il falloir bientôt compter ces prisonniers dans les « statistiques » des prisonniers politiques, et les victimes des règlements de compte Fatah-Hamas dans les statistiques des morts ?

La stratégie occidentale, imposée par Israël, a évidemment élargi le fossé. Elle a poussé d’un côté le Fatah à tenter de reprendre par la force le pouvoir qui lui avait échappé par les urnes, et de l’autre le Hamas à se radicaliser pour le garder, les éradicateurs de part et d’autre jetant de l’huile sur le feu.

Hélas, les deux mouvements continuent de s’enfoncer dans leur logique suicidaire. En août 2009, le Congrès du Fatah, au-delà du discours sur le droit à la résistance et de l’élection de Marwan Barghouti à sa direction, n’a pas remis en cause la priorité donnée par le mouvement à la lutte contre le Hamas, dont la promotion de Mohammed Dahlan et de ses proches offre un indice clair. L’unité nationale possible sur la base du « document des prisonniers » s’est évanouie. La promotion, en plus de Dahlan, de « sécuritaires » s’est accompagnée de celle de corrompus chassés par la porte et revenus par la fenêtre via l’OLP.

Quant au Hamas, malgré la réaffirmation de la perspective d’un État palestinien dans les Territoires occupés en 1967, autour de laquelle les deux mouvements pourraient se retrouver, il poursuit sa répression contre les militants Fatah – lequel fait de même en Cisjordanie - et accentue l’islamisation, forcée et non forcée, de la société gazaouie. Le blocus contribue à la poussée des radicaux face aux pragmatiques

Même si des sondages [2] – à prendre avec les précautions habituelles – indiquent une évolution du rapport des forces électoral au détriment du Hamas, notamment à Gaza, il serait illusoire d’imaginer une réunification rapide, même en vue d’éventuelles élections présidentielle, législatives et municipales : le fossé est trop substantiel et trop large et la volonté de le combler trop faible.

D’où, là aussi, les tentatives qui se manifestent pour échapper à ce double échec. C’est le cas des efforts de la « gauche » palestinienne, mais aussi de la perspective proposée par le Premier ministre Salam Fayyad. Reprenant l’idée, plusieurs fois avortée, de proclamer l’État palestinien, ce dernier propose de le bâtir sous l’occupation. Cette tentative peut être appréciée de diverses façons, mais il ne serait pas sérieux de la qualifier purement et simplement de « collabo » : hier inconnu, Fayyad a acquis une certaine popularité grâce aux améliorations qu’il a apportées à la vie quotidienne en Cisjordanie.

La stratégie bâtie à partir de cette expérience comporte évidemment des risques, à commencer par celui d’alimenter l’illusion de la « paix économique » opposée par Netanyahou à l’exigence de l’établissement de l’État palestinien. En même temps, l’idée – pas nouvelle, je le répète – de proclamer l’État dans les frontières d’avant 1967 exprime la volonté d’imposer cette entité juridique sur la scène internationale.

Du mouvement sur la scène internationale

Pour comprendre cette évolution, il faut revenir sur le phénomène caractéristique de cette période : l’isolement diplomatique et politique d’Israël, considérablement accentué par les deux Intifadas, la guerre du Liban et l’offensive contre la bande de Gaza.

Il s’agit évidemment d’un phénomène de plus longue durée. Le profond sentiment de sympathie à l’égard des Juifs victimes du génocide nazi s’est longtemps reporté sur Israël, interdisant toute critique de sa politique. À quoi s’est ajoutée en Occident, à partir de 1956, la conscience d’un combat commun contre le nationalisme arabe. Mais l’occupation du reste de la Palestine en 1967, l’invasion du Liban en 1982 (avec les massacres de Sabra et Chatila), la première Intifada et sa répression brutale (« Break the bones », disait un certain… Itzhak Rabin !) ont creusé progressivement entre Israël et l’opinion publique mondiale un fossé, que même l’échec de Camp David, injustement attribué à Yasser Arafat, à l’été 2000 et les attentats-kamikazes de la seconde Intifada ne combleront pas.

Un sondage a été réalisé pour l’Union européenne (UE), en novembre 2003, auprès de 7 500 citoyens de quinze pays membres. Interrogés pour savoir quel État représentait « une menace pour la paix dans le monde », 59 % des personnes interrogées répondirent Israël, devant l’Iran (53 %), la Corée du Nord (53 %) et les États-Unis (52 %). Ces résultats, je le précise, n’ont rien de conjoncturel : en mars 2007, un sondage de la BBC auprès de 28 000 personnes dans vingt-sept pays donnera le même classement.

C’est sur ce background qu’est intervenu le spectacle des bombardements indiscriminés contre le Liban en 2006, puis contre la bande de Gaza durant l’hiver 2008-2009, qui a soulevé une émotion et une vague de protestations sans précédent. Avec, entre cette période et l’actuelle, une différence majeure : l’élection à la présidence des États-Unis de Barack Obama signifie qu’Israël peut plus compter, à la Maison Blanche, sur cet allié inébranlable que constituaient George W. Bush et ses néoconservateurs.

La preuve et même le symbole de cet isolement jamais vu, je l’ai dit, c’est l’adoption à une large majorité, au Conseil des droits de l’Homme puis à l’AG de l’ONU, du rapport Goldstone.

Obama, premier bilan

Le bilan de l’administration Bush, on l’a vu ce matin, était catastrophique : impasse en Israël-Palestine, bourbier en Irak et en Afghanistan, avec comme conséquence la montée en puissance de l’Iran, poussée des forces islamistes dans le monde arabo-musulman, etc.. Bref, c’est l’hégémonie américaine sur toute la région qui se trouvait menacée. Changer les choses au Proche-Orient aurait donc dû constitué une priorité pour la nouvelle administration.

J’ai déjà parlé de la stratégie générale de Obama : la riaffirmation du leadership américain par le passage du « hard power » au « soft power ». Appliquée au Proche-Orient, cette vision, pour rétablir l’hégémonie ébranlée des États-Unis, aurait dû amener Obama à tenter d’avancer sur le dossier israélo-palestinien, qui surdétermine tous les autres – comme l’avait exposé on ne peut plus clairement le rapport bipartisan Baker-Hamilton. En clair, la solution du confllit entre Israéliens et Palestiniens représente la condition nécessaire – même si elle n’est pas suffisante – de la solution des autres conflits de la région.

Les premiers discours et gestes d’Obama ont donné l’impression qu’il avait retenu la leçon. À commencer par la nomination comme envoyé spécial au Proche-Orient de George Mitchell, « bête noire » des Israéliens en raison de son rapport, en 2000, dans lequel il soulignait leur responsabilité dans l’éclatement de la seconde Intifada. Puis vint l’excellent discours du Caire, avec à la fois l’ouverture en direction de l’islam, la dénonciation de la colonisation israélienne et l’absence du terme « terroriste » dans la définition du Hamas, présenté comme « influent ». Depuis, chacun a été frappé, durant l’été 2009, par la fermeté face à Netanyahou sur colonisation, Jérusalem-Est y compris.

Hélas, jusqu’ici, la nouvelle administration n’a pas traduit ces discours et ces gestes en actes. Au contraire : elle a organisé à la mi-septembre 2009 un sommet avec Netanyahou et Abbas, en marge de l’AG de l’ONU, sans avoir obtenu la concession israélienne attendue sur la colonisation. Il a fallu la provocation de la mi-mars pour remettre en mouvement la politique proche-orientale de l’Amérique.

Benyamin Netanyahou n’ignorait évidemment pas que l’offense faite à Joseph Biden et à son « patron » influerait sur les relations américano-israéliennes. Mais il estimait Obama incapable de relever le gant. C’est pourquoi, le 22 mars, il se servit de la tribune du congrès de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) pour une attaque en règle contre l’équipe du président.

S’adressant, avant lui, aux congressistes, la secrétaire d’État Hilary Clinton avait pourtant tenu un discours inhabituel. Certes, elle y décrivait l’engagement de Washington en faveur de Tel-Aviv comme « solide comme un roc, indéfectible, durable et éternel ». Mais les phrases suivantes relevaient moins du rite. Pour des raisons démographiques, déclarait Mme Clinton, « la solution des deux États constitue le seul chemin permettant à Israël de rester à la fois une démocratie et un État juif ». C’est cette vision, poursuivait-elle, « qui nous a conduits à condamner l’annonce de plans de nouvelles constructions à Jérusalem-Est. Il ne s’agissait pas d’orgueil blessé (…) Les nouvelles constructions à Jérusalem-Est et en Cisjordanie affectent la confiance mutuelle et mettent en danger la négociation indirecte, qui est la première étape vers de véritables pourparlers [3] ».

Le Premier ministre israélien ne comprit pas la leçon, et franchit donc un nouvel échelon dans l’escalade. Mal lui en prit : il fut reçu à la Maison Blanche sans la conférence de presse habituelle, sans déclaration commune et même sans photographie. Et, à l’heure du dîner, Barack Obama abandonna son invité pour aller se restaurer en compagnie de sa femme et de ses filles…

Réaction d’humeur sur le mode protocolaire ? Ce serait négliger le discours prononcé, le 17 mars, par David Petraeus devant la commission des Forces armées du Sénat. Chef du Centcom, la zone militaire comprenant l’ensemble du Moyen-Orient, ce général jouit d’une grande autorité et popularité depuis qu’il a « sauvé » l’armée américaine d’un désastre en Irak : grâce au surge (poussée), il a créé les conditions de son retrait progressif.

Un paragraphe a notamment frappé tous les observateurs :

Les hostilités persistantes entre Israël et certains de ses voisins représentent des défis particuliers pour notre capacité à faire avancer nos intérêts dans la zone de responsabilité du Centcom. Les tensions israélo-palestiniennes se transforment souvent en violence et en confrontations armées à grande échelle. Le conflit provoque un sentiment anti-américain, à cause de la perception du favoritisme des États-Unis à l’égard d’Israël. La colère arabe sur la question palestinienne limite la puissance et la profondeur de nos relations avec des gouvernements et des peuples de cette zone de responsabilité et affaiblit la légitimité des régimes [arabes] modérés. Al-Qaida et d’autres groupes militants exploitent la colère pour mobiliser. Le conflit offre également à l’Iran une influence dans le monde arabe via ses clients, le Hezbollah libanais et le Hamas [4].

Ce raisonnement se fonde, on le voit, sur le linkage (lien) établi entre le conflit israélo-palestinien et les autres. Schématiquement résumé, cela signifie que l’intransigeance israélienne compromet les chances de l’Amérique en Irak comme en Afghanistan, voire dans le bras de fer autour du nucléaire iranien, autant de dossiers délicats pour Washington.

Ruptures au sein du lobby

Il est vrai que, de l’autre côté, le lobby pèse en faveur d’un soutien inconditionnel à Israël. Mais, là ancore, la situation évolue. Car le fait nouveau, c’est la naissance et l’essor rapide d’un lobby alternatif, J-Street, qui combat la politique de Netanyahou et mobilise les Juifs américains autour de la perspective des deux États. Simultanément, le lobby traditionnel subit une pression accrue de la Maison Blanche qui, par la bouche de son chef de cabinet, Emmanuel Rahm, chef cabinet à Maison Blanche, a mis en garde les caciques AIPAC : la défense systématique des intérêts d’Israël contre ceux des États-Unis risquerait de mettre en danger… la situation des Juifs aux États-Unis. De fait, depuis plusieurs mois, le vieux lobby ne manifeste guère d’enthousiasme dans le soutien à la politique de colonisation de Nétanyahou.

Dès le printemps 2009, un sondage indiquait que 72 % des Juifs américains considéraient la solution des deux États comme conforme à l’intérêt national américain, 60 % d’entre eux s’opposant à l’expansion des implantations en Cisjordanie [5].

Cette évolution va peut-être au-delà de l’actualité. Ainsi le milliardaire Charles Bronfman, pilier du lobby, s’est-il inquiété publiquement de ce que le conflit d’Israël avec les Palestiniens ruinerait les relations du pays avec les jeunes Juifs de la diaspora : « Maintenant tout le monde se préoccupe des Palestiniens, a-t-il déclaré. Maintenant, nous sommes des occupants, des agresseurs, qui vivent par l’épée. C’est comme ça que les médias nous voient, et cela a de l’effet sur la population en général et les Juifs en particulier [6]. » Et le sociologue Steven M. Cohen confirmait que les jeunes sont « moins engagés en faveur d’Israël ». Selon lui, seuls 54 % se sentent « à l’aise » avec l’idée même d’État juif, contre 80 % leurs aînés…

Un coin est-il enfoncé dans le système d’influence dénoncé par le rapport de John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt [7] ? Reste à savoir si la Maison Blanche saura se servir de toutes ces évolutions comme d’un tremplin pour imposer un règlement dont nul n’ignore les termes. Car ceux-ci figurent dans les résolutions des Nations unies, les accords précédents et la Feuille de route du Quartet : retrait de l’armée et des colons des Territoires occupés en juin 1967, établissement d’un État palestinien dans ces frontières et avec Jérusalem-Est pour capitale, solution juste pour les réfugiés de 1948 et de 1967.

Certains observateurs annoncent pour l’automne 2010 un nouveau « plan de paix » américain, à la manière des « paramètres » du président William Clinton qui, publiés en décembre 2000, amenèrent, un mois plus tard, les délégations israélienne et palestinienne aux négociations de Taba à deux doigts d’un accord global. Barack Obama, lors de la conférence de presse de clôture du sommet sur le nucléaire, le 13 avril 2010, n’a-t-il martelé : « Il est de l’intérêt national vital de la sécurité des États-Unis de réduire ces conflit [du Moyen-Orient] car, que cela nous plaise ou non, nous restons une superpuissance militaire et, lorsque ces conflits éclatent, d’une manière ou d’une autre, nous y sommes entraînés. Et cela finit par nous coûter beaucoup en termes de sang et de finances [8]. »

Évolutions européennes

Le 8 décembre 2009, on s’en souvient, le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’UE avait décidé, contre l’avis du Parlement, de « rehausser » les liens avec Israël, transformant ce dernier en quasi membre de l’Union, au mépris des résolutions de l’ONU – Bernard Kouchner avait, sans surprise, beaucoup poussé dans ce sens. Quelques jours plus tard, comme avec ce « feu vert », Israël déclenchait les massacres de Gaza, lesquels allaient évidemment entraîner le « gel » de la décision européenne.

Série noire pour Netanyahou

Il est vrai que le caractère de la politique du gouvernement israélien et l’arrogance avec laquelle celui-ci sabote toute recherche de la paix commencent à faire bouger les lignes. De surcroît, les dirigeants de l’UE peuvent difficilement ignorer la colère qui monte dans les opinions du Vieux continent – et ailleurs. L’essor rapide du mouvement Boycott Désinvestissement Sanction (BDS) a de quoi les faire réfléchir :

  • Ainsi quand les gouvernements britannique et irlandais exigent désormais d’Israël qu’il étiquette de manière différente les produits d’Israël et ceux des colonies de Cisjordanie (et a fortiori quand un juge londonien émet un mandat d’arrêt contre les suspects de massacre à Gaza, au point que Tsipi Livni et plusieurs officiers israéliens se voient contraints de reporter un voyage à Londres) ;
  • De même quand le tribunal de Hambourg saisit la Cour européenne de justice (CEJ) afin que cette dernière confirme la décision de taxer tous les produits venus des colonies et la rende contraignante pour les Vingt-Sept membres de l’UE. Avec succès : le 25 février 2010, la Cour a confirmé que les produits des colonies étaient exclus de l’accord d’association et devaient être taxés ;
  • Pareillement quand le Conseil œcuménique des Églises déclare que la présence de quelque deux cents colonies de peuplement abritant plus de 450 000 colons en territoire palestinien occupé est « illégale, injuste, incompatible avec la paix et contraire aux intérêts légitimes de l’État d’Israël [9] » ;
  • Idem quand la chanteuse Noah, ayant soutenu publiquement l’offensive israélienne contre Gaza, se fait huer à Barcelone au point de ne pas pouvoir donner son récital ;
  • A fortiori quand le Fonds souverain norvégien, premier investisseurs des Bourses européennes, décide de désinvestir de la société israélienne Elbit, qui a fourni le système de surveillance du Mur déclaré illégale par la CIJ en juillet 2004. « Nous ne souhaitons pas financer des entreprises qui contribuent si directement à des violations du droit humanitaire international », a déclaré la ministre norvégienne des Finances Kristin Halvorsen [10] ;
  • Idem lorsque le principal fonds de pension danois et la Danska Bank désinvestissent des colonies ;
  • Et plus encore, évidemment, quand Veolia envisage de vendre ses parts du tramway de la colonisation de Jérusalem et quand, plus récemment, la banque Dexia annonce qu’elle ne prêtera plus aux colonies de Cisjordanie…

Tous ces mouvements – une véritable série noire pour le gouvernement israélien – ont fini par faire bouger la diplomatie de l’UE au plus haut niveau. Le Conseil des ministres des Affaires étrangères, les 7 et 8 décembre 2009, a en effet adopté des conclusions plus engagées que jamais. Qu’on en juge :

  • Le Conseil appelle à la reprise urgente des négociations en vue de parvenir, dans des délais convenus, à une solution fondée sur la coexistence de deux États, avec l’État d’Israël et un État de Palestine indépendant, démocratique, d’un seul tenant et viable, coexistant dans la paix et la sécurité ;
  • Il affirme que l’Union européenne ne reconnaîtra aucune modification du tracé des frontières d’avant 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, qui n’aurait pas été approuvée par les parties ;
  • Il réaffirme que les colonies de peuplement et la barrière de séparation ont été érigées sur des terres occupées, que la démolition de maisons et les expulsions sont illégales au regard du droit international et demande instamment au gouvernement israélien de mettre immédiatement fin à toutes les activités d’implantation, à Jérusalem-Est et dans le reste de la Cisjordanie, y compris l’extension naturelle des colonies, et de démanteler toutes les colonies de peuplement sauvages installées depuis mars 2001 ;
  • Il rappelle qu’il n’a jamais reconnu l’annexion de Jérusalem-Est. Si l’on veut parvenir à une paix véritable, il faut trouver un moyen de résoudre par la voie de négociations la question du statut de Jérusalem comme future capitale de deux États. Le Conseil appelle à la réouverture des institutions palestiniennes à Jérusalem, conformément à la feuille de route. Il demande également au gouvernement israélien de mettre un terme à tous les actes de discrimination commis à l’encontre des Palestiniens de Jérusalem-Est ;
  • Il affirme enfin que le maintien du bouclage [de la bande de Gaza] est inacceptable et contre-productif du point de vue politique et se prononce pour l’ouverture immédiate, durable et sans condition de points de passage pour que l’aide humanitaire puisse parvenir à Gaza et que les marchandises et les personnes puissent y entrer et en sortir.

Si Israël, comme c’est prévisible, rejette ces exigences, l’UE se trouvera au pied du mur : acceptera-t-elle de laisser des violations majeures du droit international impunies, ou prendra-t-elle des sanctions, à commencer par la suspension de l’accord d’association UE-Israël ? L’article 2 de celui-ci stipule en effet : « Les relations entre les parties, de même que toutes les dispositions du présent accord, se fondent sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques, qui guide leur politique intérieure et internationale et constituent un élément essentiel de cet accord. »

La politique du gouvernement Netanyahou-Lieberman-Barak dans les territoires occupés viole de manière flagrante le texte et l’esprit de l’accord : tout invite donc à le suspendre. Inutile de souligner l’importance d’une telle mesure : Israël importe de l’UE – sans taxes - 37 % de ses importations et y exporte – toujours sans taxes – 35 % ses exportations [11]. Je doute que le gouvernement israélien, sous une telle épée de Damoclès, puisse camper longtemps sur ses positions intransigeantes. Ou que la population israélienne, durement frappée par la suspension de l’accord, le laisse faire.


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Dominique Vidal

Dominique Vidal

Historien, essayiste et journaliste au “Monde diplomatique”, où il a été rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2006 et où il est responsable de toutes les éditions étrangères. Spécialiste du Proche-Orient et de la question israélo-palestinienne.


Notes

[1] War and Peace Index, 8 settembre 2009. Poll : 66% support continuation of Jerusalem building.

[2] Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR), Palestinian Public Opinion Poll n°33 , 5 septembre 2009.

[3] Hillary Clinton, Remarks at the 2010 AIPAC Policy Conference, 22 marzo 2010.

[4] Statement of General David H. Petraeus before the Senate Armed Services Committee on the Posture of US Central Command, 16 mars 2010.

[5] Sondage : une vaste majorité favorise la solution des deux Etats au Proche-Orient, 6 luglio 2009.

[6] Goldberg, M., Same as it ever was ?, in “The American Prospect”, 7 agosto 2009.

[7] Mearsheimer, J.J., Walt, S.M., Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, Paris, La Découverte, 2007. Leur thèse, pour mémoire est que soutien inconditionnel EU/Israël « mine la réputation de l’Amérique auprès d’alliés importants à travers le monde » et «  alimente le terrorisme antiaméricain » car « il crée un doute sur la sagesse de l’Amérique et sur sa vision morale, contribuant à inspirer une génération d’extrémistes anti-Américains et compliquant les efforts US pour s’occuper d’une région volatile mais vitale. »

[8] Obama prend l’affaire en main, 16 avril 2010.

[9] Le Conseil oecuménique des Eglises appelle au gel et au démantèlement des colonies israéliennes, 8 septembre 2009.

[10] AFP , 4 septembre 2009.

[11] En 2008, selon son ministère des Affaires étrangères, Israël a importé de l’UE pour 14 milliards d’euros de biens (sur un total de 37,95 milliards), et y a exporté 11 milliards d’euros (sur un total de 31,74). L’UE absorbe notamment 25 % de la production agricole d’Israël, et 75 % de ses produits frais (fruits, légumes, fleurs…).

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