Développement, énergie et écologieit

Toute l’histoire du développement économique est liée à une utilisation croissante d’énergie. Le mouvement ne peut que s’accélérer avec l’entrée en scène des pays émergents. Or il se heurte à deux contraintes de plus en plus fortes : l’épuisement programmé des principales ressources énergétiques fossiles et le réchauffement climatique à cause des émissions de gaz à effet de serre. Le dépassement de ces contradictions nécessitera une transformation profonde des modes de production et de consommation, de façon urgente au sein des pays riches et, très rapidement, au sein des pays émergents.

13 juillet 2007, par Jean-Marie Harribey
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La demande annuelle mondiale d’énergie primaire s’élève aujourd’hui à près de 12 000 millions de tonnes équivalent pétrole (tep), qui se répartissent en 35% pour le pétrole, 25% le charbon, 21% le gaz naturel, 13% les énergies renouvelables et 6% le nucléaire. Cette consommation est presque pour moitié celle des pays de l’OCDE, mais cette part diminue du fait de la croissance très forte de celle des pays d’Asie, dont la Chine et l’Inde. L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) prévoit une augmentation de la demande d’énergie primaire de plus de moitié de 2004 à 2030 et un doublement en 2050. Les évolutions prévues jusqu’en 2030 ne modifient que très peu les parts de chaque source d’énergie : les combustibles fossiles verraient leur part légèrement augmenter de 80,5% à 81,2% du total, celle des énergies renouvelables passerait de 13,2% à 13,7% et celle du nucléaire de 6,4% à 5%.

L’état des lieux et les prévisions doivent cependant être dressés avec prudence parce que, d’une part, les évaluations en tep font apparaître des écarts importants entre les bilans en énergie primaire et ceux en énergie finale, à cause essentiellement des rejets de chaleur des centrales électriques, et, d’autre part, les combustibles fossiles n’ont pas le même résultat carboné. En effet, les bilans globaux peuvent se retrouver faussés par la place prise par les filières de production qui ont les plus mauvais rendements (électricité d’origine géothermique et nucléaire). Et la combustion d’une tep de charbon émet 1,35 fois plus de carbone qu’une tep de pétrole et 1,72 fois plus qu’une tep de gaz naturel.

Sources1990 (Mtep)1990 (%)2004 (Mtep)2004 (%)2030 (Mtep)2030 (%)Croissance 2030/2004Croissance annuelle 2030/2004
Pétrole 3.181 36,4 3.940 35,2 5.575 32,6 41,5% 1,34%
Charbon 2.183 25,0 2.773 24,8 4.441 26,0 60,2% 1,83%
Gaz naturel 1.680 19,2 2.302 20,5 3.869 22,6 68,1% 2,02%
Nucléaire 525 6,0 714 6,4 861 5,0 20,6% 0,72%
Hydeaulique 185 2,1 242 2,2 408 2,4 68,6% 2,03%
Biomasse et déchets 923 10,6 1.176 10,5 1.645 9,6 39,9% 1,30%
Autres renouvelables 56 0,6 57 0,5 296 1,7 419,3% 6,54%
Total 8.733 100 11.204 100 17.095 100 52,6% 1,64%

Source : Agence Internationale de l’Énergie (AIE), World Energy Outlook 2006.

Malgré ces incertitudes, les prévisions montrent une situation très préoccupante au regard de l’équilibre écologique de la planète et d’un impératif d’égalité de droit à l’énergie de tous les êtres humains aujourd’hui et demain.

Si les tendances actuelles se prolongent, les réserves de pétrole dans le monde couvriront une quarantaine d’années de consommation, celles de gaz naturel entre cinquante et soixante ans. Le « pic de Hubbert » ou peak oil se situerait entre 2015 et 2025 et le pic de la production de gaz entre 2025 et 2035. Les réserves de charbon couvriront une durée plus importante, entre un siècle et demi et deux siècles, et celles de l’uranium une soixantaine d’années. L’épuisement de ces ressources non renouvelables se produira donc à plus ou moins brève échéance et ne pourra être stoppé par l’élévation du prix de ces ressources, pourtant inéluctable.

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Demande mondiale d’énergie primaire
Les combustibles fossiles représentent près de 90 % de la croissance de la demande d’énergie d’aujourd’hui à 2030
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Emissions de dioxyde de carbone (CO2) imputables au secteur énergétique
Les émissions mondiales augmenteront de 50 % d’ici 2030, et les émissions des pays en développement dépasseront celles des pays de l’OCDE pendant les années 2020

Source : Maria Argiri, AIE, World Energy Outlook, Défis stratégiques, 2006.

A cette contrainte de rareté s’ajoute dorénavant la certitude du réchauffement climatique dû à l’effet de serre accru par les émissions de gaz à effet de serre, principalement le dioxyde de carbone (CO2) et le méthane. Les émissions de CO2 augmenteront encore plus rapidement que la consommation d’énergie primaire parce que la structure de celle-ci va comporter une part croissante d’énergie dégageant plus de carbone (charbon, schistes bitumeux). Ainsi, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) a calculé que, à l’échelle de ce siècle, la température terrestre pourrait s’élever de 1,8° C à 4° C. Alors que le Protocole de Kyoto envisage une réduction minimaliste de 5,2% des émissions des pays industrialisés en 2012 par rapport à 1990, il faudrait une division par deux en 2050 pour le monde entier et par quatre pour les pays riches, pour pouvoir limiter à 2° C la hausse de la température.

La recherche de solutions passe par la mise à plat des causes et responsabilités de l’épuisement des ressources et du réchauffement climatique. A cet égard, les émissions de carbone sont le fait depuis deux siècles des pays industrialisés. Bien que les pays émergents de très grande taille comme la Chine et l’Inde sont sur une trajectoire de rattrapage des pays industrialisés en matière d’émissions, les responsabilités apparaissent très inégales quand on rapporte les émissions par tête d’habitant : un Américain du Nord émet 7 fois plus de carbone qu’un Chinois et 12 fois plus qu’un Indien ; un Européen, respectivement 4 fois plus et 7 fois plus.

Dans les principaux pays industrialisés, ce sont l’habitat et les transports qui représentent les plus grosses parts de la consommation d’énergie finale. En France par exemple, l’habitat et le tertiaire en représentent 42%, les transports 32%, l’industrie 24% et l’agriculture 2%. Ces chiffres montrent que la réduction de la consommation énergétique et des émissions de carbone qui lui sont corrélées imposera à l’avenir une transformation profonde de l’habitat, de l’urbanisme et des systèmes de transport. Mais ces derniers sont aujourd’hui largement dépendants des modes de production en amont : la division internationale du travail et les délocalisations accroissent la nécessité de transporter les marchandises d’un bout du globe à l’autre, pour les fabriquer, les assembler, les conditionner et, à la fin, les consommer. Le capitalisme contemporain, par son libre-échange généralisé, est énergétivore et est la principale cause de l’explosion des émissions de carbone. Aucune régulation mondiale du réchauffement planétaire ne sera efficace sans remise en cause profonde de la logique d’accumulation. Les procédures prévues dans le cadre du Protocole de Kyoto pour limiter les émissions de gaz à effet de serre se sont révélées gravement insuffisantes. Ainsi, sur le marché européen du carbone, le prix de la tonne de carbone s’est effondré en quelques mois parce que la Commission européenne et les Etats avaient mis en circulation un trop grand nombre de quotas. L’Union européenne à 15 devait réduire de 8% ses émissions en 2012 par rapport à 1990. Or, en 2005, elle n’avait pas réussi à faire mieux que 2% de baisse, selon l’Agence Européenne de l’Environnement (EEA).

A la condition d’une régulation mondiale cohérente, les solutions techniques pourront apporter leur concours à la stabilisation du climat et à une répartition équitable intra et intergénérationnelle des ressources. Parmi elles, l’amélioration de l’efficacité énergétique des procédés de production, mesurée souvent par l’intensité énergétique de la production est souvent évoquée. Mais, d’une part, l’AIE attire l’attention sur le ralentissement des gains d’efficacité au cours des dernières années. D’autre part, l’amélioration de l’efficacité ne doit pas être plus que compensée par l’accroissement de la production (c’est l’effet rebond). La diffusion des techniques est impérative pour que les pays en développement puissent éviter de commettre les mêmes dégâts que les révolutions industrielles occidentales. Elle ne pourra se faire que si elle n’est pas entravée par les accords sur la propriété intellectuelle négociés au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Puisque tous les experts sont unanimes pour dire que le nucléaire de troisième ou de quatrième génération ne peut être une alternative au niveau mondial, il serait logique que les ressources renouvelables soient appelées à voir leur part croître rapidement, mais, vu la place prise par les combustibles fossiles dans les processus de production et de transports, leur part restera encore très minoritaire dans la demande globale si des investissements massifs ne sont pas réalisés dans les prochaines années. Il semble bien alors qu’il faille changer fondamentalement l’approche de la question énergétique. Au lieu de partir d’une offre qu’il faudrait faire croître indéfiniment pour répondre à une demande supposée infiniment croissante, il faut considérer les services rendus par l’énergie car la quantité d’énergie consommée pour un service rendu donné varie considérablement selon l’usage et l’appareil utilisé. Ainsi, la distance parcourue en train et en voiture avec une même quantité d’énergie peut varier de 1 à 10. Alors, il y a un scénario possible de renversement de la courbe de la consommation finale d’énergie pour parvenir à une diminution par un facteur 4 [1], en combinant énergies renouvelables, co-génération (production simultanée d’électricité et de chaleur à partir d’un combustible), relocalisation des productions et transformation de l’habitat et des transports.

Il ressort de ce panorama que les questions de la croissance économique, de l’énergie et de l’écologie renvoient au mode de développement des sociétés modernes qui, jusqu’ici, n’a fait reposer ses choix que sur un critère essentiel, celui de la rentabilité des capitaux. La persistance, voire l’aggravation, des inégalités dans le monde, qui se mesurent aussi désormais en termes d’accès à des ressources en voie de raréfaction, ainsi que les risques de perturbations irréversibles des équilibres écologiques, imposent des révisions fondamentales.


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Demande mondiale d'énergie primaire Emissions de dioxyde de carbone (CO2) imputables au secteur énergétique

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Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey

Maître de conférence en économie à l’Université Bordeaux IV. Co-président et membre du Conseil scientifique d’Attac France. Parmi les publications : J.-M. HARRIBEY, E. BERR (sous la direction de), Le développement en question(s), Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006. J.-M. HARRIBEY (direction pour ATTAC), Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société solidaire et économe, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2004. J.-M. HARRIBEY, Le développement soutenable, Paris, Economica, 1998. J.-M. (...)


Notes

[1] Le terme « Facteur 4 » doit son origine au titre d’un Rapport au Club de Rome rédigé par E.U. von Weizsäcker, A.B. Lovins et L.H. Lovins dans les années 1990 qualifiant l’objectif d’améliorer de quatre fois l’efficience des modes de productions, c’est-à-dire produire quatre fois plus en utilisant les mêmes quantités de matières premières et d’énergie. En France, après l’engagement pris en 2003 devant la scène internationale par le Chef de l’État et le Premier ministre, la dénomination « Facteur 4 » qualifie l’objetif de diviser par quatre les émissions totales de gaz à effet de serre de la nation à l’horizon 2050, c’est-à-dire de les réduire de 75 % en moins de cinquante ans.

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