L’équation est aussi simple que cruelle : si, dans les cinq prochaines années, la communauté humaine ne s’accorde pas sur une refonte complète du système énergétique mondial, elle ne sera ni en mesure de répondre à la hausse globale de la demande énergétique, ni capable à temps de stabiliser ses émissions de gaz à effet de serre, responsables du dangereux réchauffement global. La butée climatique, combinée avec l’amenuisement des ressources pétrolières, devrait déterminer, au cours de ce siècle, une civilisation de la sobriété, si elle n’entraîne pas une régression chaotique.
Les rapports élaborés par les quelque 2000 scientifiques affiliés au Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) fournissent un corpus incontesté et projettent des scénarios climatiques pour les siècles à venir. Le récent quatrième rapport du GIEC confirme que le niveau de concentration de gaz à effet de serre nécessaire pour plafonner les températures à plus de deux degrés au-dessus des valeurs du XIXème siècle tourne autour de 400-450 ppm de CO2 équivalent. Toujours selon le dernier rapport du GIEC, si le réchauffement allait au-delà d’une hausse de 2,5 à 3 degrés, les puits de carbone végétaux deviendraient des sources nettes d’émissions de CO2 et l’Amazonie se transformerait en savane, ce qui entraînerait un réchauffement supplémentaire du climat de plus de 1°C. Cette situation ne serait plus maîtrisable.
Or l’hypothèse la plus vraisemblable de hausse de la température fournie par le quatrième rapport du GIEC tourne autour de +3°C, à condition que les émissions de CO2 équivalent se stabilisent à 550 ppm. L’enveloppe des incertitudes s’amplifie, à savoir que la température pourrait, d’ici la fin du siècle, augmenter de 1,1°C à 6,4°C si les gaz à effet de serre continuent à s’accumuler dans l’atmosphère au rythme actuel. Une vitesse de réchauffement sans précédent : pendant la transition interglaciaire, la Terre a gagné 1°C par millénaire. Or, à supposer que la Terre ne se réchauffe que d’un degré en 100 ans, ce serait déjà un changement au moins dix fois plus rapide qu’en rythme d’évolution naturelle.
Selon que la température globale augmentera de 2C°, de 4C° ou de 6°C au cours des 100 prochaines années, la carte du monde ne sera pas la même. D’ores et déjà à +1°C, c’est la mort des récifs coralliens. 2°C de plus et c’est la fin des cultures de café en Afrique. 3°C de plus entraîneront la fonte de la calotte du Groënland. 4°C de plus, et c’est le Gulf Stream qui s’enlisera dans les eaux diluées de la calotte arctique en fonte. Des choix politiques actuels dépend le déroulement de la vie sur Terre pour les siècles à venir, voire les prochains millénaires.
La communauté des négociateurs et les think tanks économiques semblent désormais convaincus des menaces qu’impliquent les bouleversements du climat. Le rapport du conseiller du gouvernement britannique Nicholas Stern a fait grand bruit quand, en 2006, il a annoncé que le réchauffement global pourrait coûter jusqu’à 5500 milliards d’euros à l’économie mondiale. D’où une convergence d’intérêts inattendue entre les environnementalistes et une partie du monde des affaires, qui, pour des raisons différentes, calculent ce qu’il risque d’en coûter de ne rien faire.
Reste à infléchir concrètement les trajectoires d’émission : comment sérieusement envisager une division par quatre des émissions des pays industrialisés d’ici à 2050 alors que celles-ci sont en train d’exploser ? L’Agence internationale de l’énergie (AIE) n’a t-elle pas publié en juillet 2006 un scénario tendanciel prévoyant une envolée de 137% des émissions mondiales de CO2 entre 2003 et 2050 ? Ce scénario terrifiant anticipe le recours aux pétroles non conventionnels et aux carburants synthétiques à partir du charbon, au moment où le pétrole brut, faute de réserves suffisantes, aura atteint un prix très élevé.
La complexité des mécanismes issus du Protocole de Kyoto peine à répondre à l’urgence d’énoncer de futures trajectoires d’émissions. En leur état actuel, les mécanismes économiques prévus par le Protocole voient leur efficacité environnementale entièrement tributaire du prix de la tonne de CO2 sur le marché international des permis d’émission. Or ce prix est actuellement très faible (autour de 1 euro la tonne d’équivalent CO2) alors qu’il devrait, selon le GIEC, être fixé à 100 dollars la tonne d’équivalent CO2 pour inciter les agents économiques et industriels à de substantielles réductions à la source et éviter ainsi 40 à 50% des émissions attendues en 2030. Les Etats devraient reprendre la main et s’accorder sur la fixation d’un prix domestique de la tonne, plutôt que s’en remettre à un marchandage sur les quotas.
Les trajectoires menant au Facteur 4 [1] telles que proposées par le groupe Négawatt proposent une alternative réalisable dès aujourd’hui. Il faut agir sur la demande énergétique (pour qu’elle baisse) et faire évoluer l’offre en direction des énergies renouvelables. Eliminer les gaspillages au cours du processus de production, qui représentent près de la moitié de la consommation d’énergie primaire aujourd’hui. Doubler la part des transports de voyageurs par transports en commun – bus ou rail - est une solution réaliste. Plafonner la consommation moyenne des moteurs à 3,3 litres/100km plutôt qu’aux 7 litres actuels, développer le télé-travail et le covoiturage, de telles mesures sont accessibles à la volonté politique et supportables par l’opinion publique. L’assainissement énergétique des logements anciens et nouveaux est parfaitement réalisable. La mise en œuvre de ces solutions créera des centaines de milliers d’emplois. Elle implique de déconcentrer la production d’énergie au sein d’une économie relocalisée. Les collectivités locales, les régions en particulier, offrent l’échelle la plus pertinente à cette conversion inéluctable de notre rapport à l’énergie. Partout émergent les volontés de passer le cap, sans plus attendre que les méandres de la diplomatie climatique internationale débouchent sur des solutions qui s’imposent. Kyoto aura permis de tirer la sonnette d’alarme tout en instaurant des mécanismes excessivement complexes et un rapport par trop abstrait à leur objet. Les territoires, parce qu’ils sont aux premières loges de l’insécurité climatique, sont le fer de lance de la décroissance des gaz à effet de serre. Ce ne sont pas les solutions qui manquent, mais l’axe de conviction, la désoccultation des enjeux et une vaste opération de désintoxication collective.

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