« La consommation de pétrole et le réchauffement climatique constituent les deux faces de la même pièce de monnaie. » Partant de ce constat, combiné au fait que les réserves d’énergies fossiles déclinent, la Commission pour l’indépendance pétrolière réunie à la demande du gouvernement suédois a défini une stratégie radicale. Les chercheurs, industriels et fonctionnaires rassemblés au sein de cette Commission ont publié en 2006 un rapport intitulé Faire de la Suède une société sans pétrole, qui remet en question le modèle de développement des sociétés occidentales. Si une partie des mesures énoncées repose sur les potentialités que représentent les ressources locales tel que « l’or vert suédois », autrement dit les biocarburants qui peuvent être produits à partir des immenses surfaces forestières et agricoles de la Suède, l’objectif affiché dépasse le cadre national. Ces mesures visent aussi à impulser un mouvement international pour que chaque pays, au moins dans le cadre de l’Union européenne, détermine les conditions qui lui permettront de substituer les énergies renouvelables au pétrole.
Le recours à de nouvelles ressources ne constitue toutefois qu’une facette du programme suédois. Il va de pair avec une stratégie globale d’efficacité énergétique à l’échelle de toute la société, qui a été initiée dès les années 1970 et qui a déjà donné des résultats. Selon le gouvernement, c’est grâce à cette politique d’économie d’énergie couplée à la diversification des combustibles que la part du pétrole dans l’énergie totale fournie en Suède est passée de 70% en 1970 à 30% aujourd’hui. Aussi ambitieux qu’ils paraisse, l’ objectif du gouvernement de rompre avec la dépendance pétrolière s’inscrit donc dans la continuité d’une politique qui va s’intensifier d’ici 2020, la première étape du programme.
Les résultats les plus spectaculaires ont été obtenus pour le chauffage des bâtiments résidentiels et commerciaux : la consommation de pétrole a diminué de 70% en trente ans au profit de la biomasse (bois, déchets verts…). La taxation des émissions d’hydrocarbures, et en particulier l’instauration en 1991 de la taxe sur le dioxyde de carbone, est l’une des mesures-clés qui a permis cette conversion. Pour atteindre l’objectif d’un sevrage total en 2020 dans l’ensemble des constructions résidentielles et commerciales, les experts ont proposé de poursuivre plusieurs actions dont la plupart sont en cours depuis de nombreuses années : isolation et ventilation des bâtiments avec la mise en place de systèmes domotiques, développement du réseau de chauffage urbain par récupération de la chaleur provenant des industries et des déchets, suppression du chauffage électrique, crédits d’impôts pour encourager le raccordement au chauffage urbain ou l’installation d’une chaudière à bois, avantages fiscaux accordés aux propriétaires en fonction des performances énergétiques des habitations.
Concernant le secteur des transports, qui constitue l’enjeu le plus important puisqu’il correspond aux deux tiers du pétrole consommé en Suède, les experts ont reconnu qu’une totale indépendance ne pourrait être atteinte avant plusieurs décennies. Des objectifs ont été fixés pour 2020, en envisageant cette date comme une étape afin de réduire autant que possible l’utilisation des hydrocarbures, au moins de l’ordre de 40 à 50%. Dans ce domaine également, la politique d’efficacité énergétique est primordiale. Très avancée en matière de technologies de l’information et de la communication, la Suède souhaite développer un modèle de société dans laquelle les besoins de déplacements physiques seront réduits. Il s’agit de favoriser le travail à distance ainsi que les réunions par visioconférence. La compétitivité du train comme alternative à l’avion doit être renforcée, et la Commission pour l’indépendance pétrolière insiste sur la nécessité d’inclure le transport aérien dans le marché européen des gaz à effet de serre. Suivant le rapport des experts, l’utilisation des transports publics pourrait être augmentée de 30% avec diverses mesures comme l’exonération de charges sociales pour les entreprises qui offriront le transport à leurs salariés.
La Commission mise aussi sur d’autres changements de comportement. Ainsi, la généralisation du co-voiturage pourrait diminuer de 20% la consommation d’essence. Depuis mars 2006, une méthode de conduite économique dite « ecodriving » est obligatoirement enseignée dans les auto-écoles. La majorité des véhicules suédois utilisant le fuel ou l’essence, les experts ont proposé différentes mesures pour accélérer le renouvellement du parc automobile avec des voitures moins consommatrices et moins polluantes. La gratuité des parkings et des péages urbains pour les véhicules plus respectueux de l’environnement a commencé à être mise en œuvre, notamment à Stockholm. La taxation sur les émissions de gaz polluants pourrait être renforcée en faveur des voitures plus « propres ». L’Etat envisage d’investir dans les véhicules hybrides qui fonctionnent à l’électricité pour développer ce marché, mais aussi de labelliser des « voitures vertes » afin d’orienter le consommateur.
En tête des pays européens qui utilisent l’éthanol, dont elle fait activement la promotion auprès de l’UE, la Suède ambitionne d’investir considérablement dans les biocarburants pour remplacer progressivement l’essence et le diesel. Près de 3% du parc automobile actuel fonctionne en grande partie avec de l’E5 (un mélange contenant 95% de pétrole et 5% d’éthanol), mais l’éthanol utilisé est majoritairement importé du Brésil. Prévoyant des besoins grandissants et une montée des prix, les experts de la Commission ont encouragé le gouvernement à poursuivre son soutien à la production de biocarburants de seconde génération. Fabriqués actuellement dans des usines pilotes à partir de résidus de cultures, de l’exploitation forestière mais aussi du méthane issu des déchets organiques, ces biocombustibles devraient être beaucoup plus rentables que l’éthanol issu de la canne à sucre. L’exploitation de ces « gisements » locaux devrait par ailleurs respecter un modèle de développement durable, alors que les conditions de production intensive des biocarburants de première génération peuvent avoir de lourdes conséquences sociales et environnementales, entrant même en compétition avec les cultures alimentaires.
La recherche/développement joue donc un rôle majeur dans la stratégie proposée par la Commission, que ce soit en termes d’efficacité énergétique ou d’utilisation de nouvelles ressources qui remplaceront le pétrole. Loin d’envisager la fin des énergies fossiles comme une fatalité, la Suède se prépare à entrer dans un autre modèle de développement en investissant massivement dans les nouvelles technologies. Avec une ambition : être parmi les pays les plus compétitifs en matière de développement durable.


