Caspienne : une mer fermée, un « grand Jeu » ouvertit

Depuis l’éclatement de l’URSS, en 1991, les hydrocarbures de la mer Caspienne suscitent un engouement exceptionnel. On a parlé à leur propos de « deuxième Golfe », d’un « second Koweit » et les voies imaginées pour désenclaver les Etats riverains ont été désignés comme la « route de la soie du XXIe siècle ». Mais il est vite apparu qu’au-delà des enjeux strictement économiques et techniques, le gaz et le pétrole caspiens étaient aussi un instrument politique, tant du côté de Moscou qui cherche à conserver le monopole d’influence qu’elle avait dans cette région depuis le XIXe siècle que pour les Occidentaux qui contestent ce monopole et voudraient intégrer ce nouveau sud, si proche du « grand Moyen Orient » que les Etats-Unis tentent de recomposer.

3 avril 2007, par Jean Radvanyi

La « redécouverte » de l’or noir en Caspienne

C’est fin 1993 que les majors pétrolières occidentales redécouvrent la région, quand le nouveau président de l’Azerbaïdjan, Heidar Aliev entame les négociations du « contrat du siècle », la concession du riche gisement offshore aux réserves reconnues de l’AIOC (Azeri-Shirag-Guneshli). Contrairement aux premiers engagements de son prédécesseur Abulfaz Elchibey, renversé par un coup d’Etat en juin 1993, le contrat signé en septembre 1994 exclut l’Iran victime du veto américain, mais inclut une compagnie russe, Lukoil - certains observateurs croient alors à une alliance forte entre Moscou et le nouveau président azéri.

Mais, si ce dernier confirme l’adhésion de son pays à la Communauté des Etats Indépendants (CEI) dès 1993, c’est aux Occidentaux qu’il fait la part belle dans ce contrat et dans la quinzaine de concessions qu’il propose à différents groupes pétroliers entre 1994 et 1999. Très critique de la politique russe au Nagornyi Karabagh [1] (le cessez-le-feu de mai 1994 laisse 15 % du territoire azéri sous le contrôle des forces arméniennes), Heidar Aliev choisit alors clairement une politique pro-occidentale comme seule garante de l’indépendance de son pays.

En quelques années, des millions de dollars d’investissements étrangers affluent vers Bakou, transformée par cette nouvelle ruée de l’or noir. Des rumeurs démesurées circulent sur les réserves de la région, accréditant l’idée que les soviétiques n’avaient pas perçu l’ampleur du potentiel de ce « nouveau Koweit ». Fait significatif, outre les déclarations des gouvernements nationaux désireux d’attirer les investisseurs, c’est le gouvernement américain qui publie les chiffres les plus fous, Strobe Talbott, le sous-secrétaire d’Etat de Bill Clinton allant jusqu’à évoquer en 1997 la présence de 200 gigabarils de brut et 18 000 milliards de m3 de gaz. Or les forages dans le secteur azéri s’avèrent décevants, ne révélant à ce jour aucun grand gisement de pétrole, mais un gros gisement de gaz (Shakh Deniz). Le pétrole est au Kazakhstan (Tenguiz et les nouveaux gisements offshore) et c’est un pétrole difficile à traiter, chargé de résidus sulfurés.

La bataille des tubes

Pourtant, dès 1994 c’est une véritable bataille qui s’engage entre Américains et Russes pour le contrôle de l’évacuation du pétrole et du gaz caspiens. Les Occidentaux ne veulent pas que le désenclavement pétrolier de ces nouveaux Etats ne dépendent que des voies russes, celle de Baku-Novorossiisk (passant par Groznyi et la Tchétchénie) et celles qui relient déjà les gisements kazakhs et turkmènes au réseau russe. Alors que l’Union européenne engage le programme Transport Corridor Europe Caucasus Asia (Traceca) pour les transports maritimes et terrestres, le gouvernement américain et le président Clinton lui-même s’activent auprès des compagnies occidentales et des gouvernements locaux (Azerbaïdjan, Géorgie, Turquie, Kazakhstan) pour développer une alternative méridionale pour l’évacuation du pétrole.

Les premiers projets soutenus par les majors, de loin les moins coûteux grâce à des accords de swap avec l’Iran, sont bloqués par les Etats-Unis. La construction d’un oléoduc entre Baku et Soupsa, un nouveau terminal sur la côte géorgienne de la mer Noire, vient concurrencer la réouverture du tube russe, rendue possible par la paix de Khasaviurt que Boris Eltsine concède aux Tchétchènes en août 1996.

Alors que les Russes (avec Chevron et les Kazakhs) construisent rapidement un nouvel oléoduc entre Tenghiz et Novorossiisk (d’une capacité de 37 millions de tonnes, il est ouvert dès 2001), les Américains obtiennent de British Petroleum et des gouvernements locaux un accord pour la construction de l’oléoduc Baku-Tbilissi-Ceyhan, port turc sur la Méditerranée, alors même que sa rentabilité dépend de productions encore hypothétiques. D’une capacité de 50 millions de tonnes, il ouvre en mai 2005 et offre l’avantage d’éviter le passage par le Bosphore très encombré et écologiquement à risque.

La Russie perd alors définitivement le monopole du contrôle sur l’évacuation des hydrocarbures caspiens, ce qui était un des objectifs stratégiques américains. Azerbaïdjan et Kazakhstan ont désormais le choix entre plusieurs offres de transit, qui tentent de les attirer par des prix plus avantageux : par le nord et les réseaux russes, ou par le sud, la Géorgie et la Turquie. Le choix du Turkménistan est plus limité du fait de ses désaccords avec Bakou pour le partage des secteurs de la Capsienne et de l’échec du gazoduc transcaspien, un temps proposé par les Etats-Unis, mais qui n’a pas été concrétisé.

La solution est peut-être dans la troisième direction qui se fait jour. Si le projet, caressé un temps par la compagnie américaine Unocal, de créer un tube reliant le Turkménistan à l’Inde et au Pakistan via l’Afghanistan des Talibans a dû être abandonné, une autre alternative orientale se dessine, par la Chine. Ce pays dont on connaît les besoins énergétiques en forte croissance n’a jamais négligé ses voisins occidentaux. Dès 1997, Pékin commence à investir dans des projets communs avec les Kazakhs, prenant des parts de certaines concessions et finançant une grande partie d’un nouvel oléoduc reliant Atyrau au Sinkiang.

Au-delà du pétrole, des enjeux stratégiques globaux

Au terme de quinze années d’intense confrontation, on peut formuler plusieurs séries de réflexions. Au cours des années 1990, ce nouveau « grand jeu » s’est inscrit dans les derniers développements des guerres du Caucase. Nul doute que tous ces conflits (Abkhazie, Karabagh, Tchétchénie..) ont des racines bien antérieures au regain d’intérêt pour les hydrocarbures. Mais on a noté la forte coïncidence chronologique entre des étapes décisives des choix dans ce secteur et l’actualité politique régionale comme en 1993, 96-97, 1999.

Beaucoup d’observateurs misent ainsi sur l’effet stabilisateur, à long terme, du développement pétrolier dans les Etats concernés, sur l’effet incitateur de la présence occidentale pour des choix réformateurs tant au plan économique que politique. On sait pourtant que les intérêts industriels des milieux pétroliers s’accommodent fort bien de régimes de tous types, y compris les moins démocratiques comme c’est le cas encore aujourd’hui dans plusieurs Etats de la région.

Incontestablement, le regain d’intérêt international pour les hydrocarbures a apporté un nouveau dynamisme aux Etats concernés, leur permettant de sortir plus vite de la crise majeure du début des années 1990. Même si les réserves avérées sont plus modestes que ne l’affirmaient les dirigeants américains, une nouvelle région de production s’est ouverte au monde, représentant l’équivalent de la mer du Nord en son temps.

Mais l’effet de cet afflux d’investissements et de pétrodollars n’est pas univoque. Outre la question désormais classique du risque de « maladie hollandaise » [2] , c’est-à-dire la distorsion produite par l’afflux massif de revenus pétroliers dans des économies traditionnelles, on observe dans ces Etats l’accaparement des revenus de cette rente par les clans au pouvoir et une diffusion très problématique de ses bénéfices dans le reste de l’économie et de la société. Alors que les capitales, Baku, Ashkhabad et Astana sont des vitrines stupéfiantes du capitalisme pétrolier, nombre de régions de province connaissent des difficultés d’approvisionnement en électricité et voient se dégrader les modes de production traditionnels, faiblement renouvelés par des activités nouvelles.

Rappelons enfin que plusieurs Etats de la zone demeurent complètement à l’écart de ce développement faute d’hydrocarbures sur leur sol (Arménie, Kirghizstan, Tadjikistan), alors que l’Ouzbékistan, doublement enclavé, pose des problèmes spécifiques. Le jeu d’alliance induit par les choix pétroliers américains au bénéfice de l’Azerbaïdjan a eu un rôle majeur dans le blocage du conflit du Karabakh et l’apparition d’un axe nord-sud Moscou-Erevan-Teheran, s’opposant à l’axe ouest-est : Washington-Ankara-Tbilissi-Bakou.

Or, si les Russes ont volontiers utilisé le contrôle du transit des hydrocarbures caspiens comme instrument de leur politique d’intégration au sein de la CEI, s’appropriant au passage des segments stratégiques chez leurs voisins (réseaux de gaz et d’énergie en Arménie, d’électricité en Géorgie etc.), les Américains ne se sont pas privé d’utiliser ce même instrument pour bouleverser l’équilibre stratégique global de la zone. Outre le rôle majeur des compagnies américaines dans les concessions et les chantiers d’oléoducs, Washington a multiplié dans toute cette période les actions de lobbying, maniant tout à la fois politiques de crédits, aides directes, interventions politiques, manipulation des opinions locales et internationales.

Et, dès les années 1993-1995, il paraît clair qu’au-delà du contrôle des hydrocarbures, le classement de cette zone parmi les régions d’intérêt stratégique américain vise à un affaiblissement durable de la Russie, au découplage des pays du sud de l’influence moscovite sur tous les plans : économique, politique et militaire. En constituant un nouveau corridor d’alliés fidèles ou de nouveaux clients, entre la Turquie et le Kirghizstan, Washington enfonce un coin stratégique majeur entre la Russie au nord, l’Iran et le Proche-Orient au sud, en direction du Sinkiang, une des zones les plus sensibles de la Chine, puissance montante du futur.

Mais les résultats à long terme de ce nouveau « grand jeu » ne sont pas encore stabilisés. Si la Russie a perdu le monopole de l’exploitation d’une région qu’elle contrôlait entièrement depuis le début du XIXe siècle, elle demeure un acteur majeur du fait de l’importance de ses réserves en hydrocarbures et de sa place en Eurasie. La réalisation du gazoduc « Blue stream » vers la Turquie, le projet d’oléoduc Burgas-Alexandroupolis ou le gazoduc baltique en témoignent, tout comme le renforcement des relations russo-iranienne au travers de la Caspienne.

Enfin, obnubilés par les projets occidentaux, les observateurs européens que nous sommes ne doivent pas oublier que cette région est plus proche d’un autre centre majeur de développement qu’est l’ensemble asiatique avec la Chine et l’Inde. Déclenchée par les Américains, l’ouverture de la région caspienne pourrait bien être à l’avenir beaucoup plus large que ne l’escomptaient ses promoteurs initiaux.

Complément

Voir aussi l’article : Il Caspio : lo sviluppo petrolifero degli anni Novanta

Voir aussi la carte : Ressources énergétiques autour de la Mer Caspienne : géopolitique des tubes

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Jean Radvanyi

Jean Radvanyi

Professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations orientales à Paris, où il dirige depuis 1992 l’ Observatoire des Etats post-soviétiques. De nombreux ouvrages et articles sur la (...)


Notes

[1] Région du Caucase du Sud, près de la frontière arménienne, qui fait formellement partie de la République d’Azerbaïdjan, mais qui est de fait indépendante.

[2] Théorie économique formulée, après la découverte dans les années 1960 de grands gisements de gaz à Groningen et dans le reste des Pays-Bas, qui explique le lien entre l’exploitation des ressources naturelles et le déclin de l’industrie manufacturière.


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