Rob Schmidt, auteur américain de bandes dessinées, a reçu une invitation surprenante. L’Institut International pour la Gestion des Ressources Indigènes (IIIRM) le conviait à participer à une table ronde… sur la gestion à long terme des déchets nucléaires. Comment sauvegarder, pendant des millénaires, le savoir sur les types de dangers, les barrières physiques et les systèmes de gestion, alors que les instances d’Etat et la technologie peuvent échouer ?
Heureusement, les cultures indigènes ont le bon ingrédient, explique Rob Schmidt, elles sont aussi anciennes et immuables que toute civilisation. Elles ont survécu aussi longtemps par l’intégration de leurs croyances dans leurs mythes et rituels. Elles sentent qu’il est de leur devoir de protéger la terre pour les innombrables générations à venir.
Du site Blue Corn Comics
Le facteur temps introduit une différence fondamentale entre les déchets nucléaires et toute autre matière. On parle de la demi-vie des différents radio-isotopes, c’est-à-dire le temps qu’il faut pour que leur radioactivité baisse de moitié par décroissance naturelle. La demi-vie de beaucoup d’émetteurs contenus dans les déchets nucléaires dépasse souvent l’imaginaire : plus de 24.000 ans pour le plutonium-239, environ 214.000 ans pour le technétium-99, presque 16 millions d’années pour l’iode-129 et même 4,5 milliards d’années pour l’uranium-238.
La durée de vie ne dit pourtant rien sur le niveau de radiotoxicité. Certains isotopes sont très problématiques à court terme, mais sont insignifiants au bout de quelques heures ou quelques jours, alors que d’autres combinent un haut degré de radiotoxicité à une longue durée de vie. Ainsi, le plutonium n’a-t-il pas seulement une très longue durée de vie, mais est extrêmement radiotoxique : l’inhalation de quelques dizaines de millionièmes de grammes peut provoquer un cancer létal des poumons.
La chaîne du nucléaire commence par l’extraction de l’uranium [1]. Une infime partie seulement, environ un dix millième, de ce qui est extrait d’une mine d’uranium est utilisé pour la fabrication de combustible. Ainsi, on estime à plus d’un milliard de tonnes la montagne de minerais qui a été extraite de la seule mine de Rössing en Namibie, dont un tiers a été traité dans des usines de traitement d’uranium. Puisqu’il faut extraire et traiter 500 tonnes à 3.500 tonnes de minerais pour obtenir 1 tonne de concentré d’uranium naturel, la quasi-totalité du minerai devient déchet. Il n’est alors pas étonnant que plus de 80 % de la radioactivité restent dans les déchets.
Ensuite, il faut enrichir l’uranium, c’est-à-dire augmenter son contenu en isotope fissile [2], car la quasi-totalité des centrales nucléaires dans le monde fonctionne avec de l’uranium enrichi. L’uranium est alors préparé pour la fabrication du combustible nucléaire. Environ tous les ans, un tiers du cœur de réacteur est remplacé par du combustible neuf, et le combustible usé devient alors déchets. En sortant du réacteur, le combustible irradié est extrêmement radioactif et délivre à un mètre de distance une dose létale en quelques secondes. La radioactivité porte la température du combustible irradié à plusieurs centaines de degrés. Ces déchets restent dangereux pendant des milliers d’années. Aujourd’hui, il n’y a aucun site de stockage définitif pour des déchets de haute activité en service dans aucun des 31 pays nucléaires. La très grande majorité du stock de combustibles usés, qui s’accroît d’environ 12.000 tonnes par an et atteindra quelque 200.000 tonnes dans le monde en 2010, est entreposée dans des piscines auprès des réacteurs ou sur les sites d’usines de retraitement. Par exemple, chacune des piscines des 104 réacteurs américains héberge en moyenne plus de 400 tonnes de combustibles irradiés. Le relâchement de seulement 10 % du contenu en césium radioactif d’une piscine pourrait conduire à la contamination d’une surface (à un niveau nécessitant [3] ) 5 à 9 fois supérieures au cas de Tchernobyl [4]. Néanmoins, certains sites stockent des quantités de combustibles irradiés largement supérieurs à la moyenne des centrales américaines. Ainsi, le site français de La Hague contient environ 8.000 tonnes.
Quelques pays, dont la France, ont fait le choix de la séparation du plutonium contenu dans les combustibles usés. Le procédé relâche des quantités de radioactivité plusieurs ordres de grandeur supérieures à celles d’une centrale nucléaire. L’usine de retraitement de La Hague est autorisée à rejeter 20.000 fois plus de gaz rares radioactifs et plus de 500 fois la quantité de tritium liquide qu’un seul des réacteurs de Flamanville situés à 15 km. On peut estimer que le site de La Hague contribue à lui seul pour près de la moitié à l’impact radiologique de toutes les installations nucléaires civiles en Europe.
Le « retraitement » ne résout en rien le problème de stockage définitif des déchets de haute activité, y rajoute le problème de la gestion du plutonium et multiplie les flux de déchets. Une partie importante des déchets du retraitement attend toujours le conditionnement primaire et reste stocké dans des conditions souvent déplorables sur des sites d’usines. Une centaine de tonnes de plutonium « civil » séparé sont stockées en Grande-Bretagne et plus de 80 tonnes en France – le deux pays détiennent près des trois quarts du stock civil mondial – qui viennent s’ajouter à l’inventaire militaire mondial d’environ 260 tonnes. Quelques kilogrammes de plutonium sont suffisants pour la fabrication d’un engin explosif.
Enfin, la gestion des déchets nucléaires coûte cher. Le coût de démantèlement des installations britanniques et de la gestion des déchets est estimé à plus de 100 milliards d’euros – tendance à la hausse. Mais les estimations de coût restent peu fiables. Ainsi, la fourchette des estimations de coût pour le seul stockage géologique des déchets moyennement et hautement radioactifs en France varie de 13,5 à 58 milliards d’euros. Entre-temps, l’estimation du coût de démantèlement d’un petit réacteur (Brennilis, 70 MW), une première en France, a été multipliée par 20 depuis son arrêt en 1985 pour atteindre 480 millions d’euros. Quels seront les coûts définitifs du démantèlement et de la gestion des déchets des 438 grands réacteurs en fonctionnements dans le monde (plus les 119 unités déjà arrêtées) et des milliers d’usines, d’ateliers et réacteurs de recherche ?
Un participant à la table ronde de l’Institut International pour la Gestion des Ressources Indigènes faisait remarquer que la « civilisation » existe depuis quelques 10.000 ans et qu’au cours de cette période 400 générations issues de peuples traditionnels sont passées sur cette terre la laissant pratiquement intacte. En moins de la durée d’une vie, l’homme a généré pour 10.000 ans de contamination.
Ironiquement, nos descendants auront à gérer ces sites empoisonnés pour une période aussi longue que celle de l’existence de la civilisation. Et 400 nouvelles générations auront à prendre en charge le désordre créé par trois générations d’énergie “bon marché”.
Du site Blue Corn Comics

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